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L’affaire Goldman Sachs

L’affaire Goldman Sachs

Scandale dans le monde feutré des affaires : Goldman Sachs, banque d’investissement américaine, qui incarne depuis 150 ans le monde de la finance fait l’objet depuis le 18 avril 2010 d’une plainte de la SEC (Securities Exchange Commission, régulateur boursier américain, équivalent de l’AMF). La banque est accusée d’avoir trompé ses clients pour servir ses intérêts et ceux du hedge fund
dirigé par le milliardaire John Paulson sur le fonds Abacus créé et commercialisé, peu de temps avant le déclenchement de la crise des subprimes. Décryptage des mécanismes de la fraude supposée et de ses enjeux.

 

 

Le fonds Abacus 2007-AC1 : un produit d’investissement très spécial

Tout commence avec la création de produits d’investissements très complexes, dont le risque et les enjeux, loin d’être clairs, ne sont pas les mêmes pour toutes les parties…

Début 2007, Goldman Sachs crée et commercialise le fonds Abacus 2007-AC1. Ce n’est pas le premier de la série. La banque a mis en place 25 produits Abacus. L’Abacus 2007-AC1 est ce qu’on appelle un CDO (Collateralised Debt Obligation) synthétique. C’est un produit de titrisation complexe. L’actif du fonds est composé de dérivés de crédit (CDS), sorte d’assurances sur un portefeuille représentatif de titres hypothécaires et notamment de crédits subprimes. Les investisseurs qui achètent des titres Abacus deviennent en quelque sorte les assureurs qui perçoivent des primes aussi longtemps que les obligations ne s’effondrent pas.

Les actifs ont été choisis par une tierce partie indépendante, ACA Management. Un CDO synthétique nécessite l’intervention d’un « arrangeur » (une banque d’investissement le plus souvent) qui vend la protection. Le document de commercialisation d’Abacus précise qu'une contrepartie prend des positions vendeuses sur les sous-jacents. Il ne donne pas son nom. Il s’agit du hedge fund dirigé par John Paulson qui a versé 15 millions de commission à Goldman Sachs pour créer et commercialiser l’Abacus 2007-AC 1.

Les titres Abacus émis en contrepartie de ce portefeuille d’actifs sont classés en plusieurs catégories comme c’est le cas pour la plupart des produits de titrisation : la tranche la moins risquée « super senior » (1,1 milliard), 4 autres tranches intermédiaires (700 millions) et la tranche la plus risquée « equity » (200 millions).

 

Un scénario catastrophique pour les investisseurs

La valeur du portefeuille constitué de titres représentatifs de crédits immobiliers s’est effondrée. Les acheteurs du CDO comme la banque allemande IKB, la banque néerlandaise Abn Amro et aussi ACA perdent au total 1 milliard de dollars dans l’affaire (dont 800 millions pour ACA). Pas perdu pour tout le monde. Le fonds Paulson en a gagné presque autant.

Les accusations de la SEC et la défense de Goldman Sachs

« Les intérêts de nos clients passent toujours en premier ». Pour le gendarme de la Bourse américain, la SEC, le slogan de la banque n’est pas à la hauteur de ses agissements. Goldman Sachs rejette ces accusations.

La SEC accuse Goldman Sachsd’avoir dit aux investisseurs qu’ACA management avait sélectionné les actifs de façon indépendante alors que le fonds Paulson était largement impliqué dans ce choix.

Paulson aurait choisi délibérément des titres dont il pensait qu’ils seraient perdants et spéculé en conséquence au détriment des investisseurs du fonds. D’une part en achetant des produits (CDS) le couvrant contre les défauts de paiement, produits qui vont prendre de la valeur quand le risque va augmenter, et d’autre part en se portant vendeur à découvert de titres Abacus.

Les investisseurs n’auraient pas choisi d’investir dans des titres Abacus 2007-AC1 s’ils avaient su que le fonds Paulson pariait unilatéralement sur la chute de ces titres.

Selon la SEC, ACA management aurait agi de bonne foi. En revanche, Goldman Sachs l’aurait trompé en laissant croire que Paulson investirait lui aussi dans le fonds Abacus et qu’il partageait donc avec les autres investisseurs du fonds un intérêt à la hausse de ces titres.

Bref, Goldman Sachs est accusée d’avoir trompé ses clients, d’avoir parié, d’en avoir fait bénéficier son partenaire Paulson et d’en avoir tiré profit au lieu de servir au mieux les intérêts de ses clients.

La banque rejette ces accusations. Ses dirigeants affirment qu’Abacus n’était pas construit pour échouer. Ils n’ont pas cherché à tromper sur les positions de Paulson. Ce qui est présenté comme des paris de leur part sur la chute des produits qu’ils vendaient à leurs clients n’était que des opérations visant à se couvrir des risques associés à d’autres opérations. Ils affirment également que les investisseurs à qui ont été vendus des titres Abacus étaient des investisseurs avertis sachant parfaitement ce qu’ils faisaient et les risques qu’ils prenaient.

Un cas isolé ou un problème plus général ?

Abacus est-il l’arbre qui cache la forêt ? Les investigations du Sénat américain laissent entendre que la banque d’investissement pariait depuis déjà plus d’un an sur l’effondrement des créances immobilières, avant de spéculer sur la dette grecque…

D’une part, de nombreux CDO du même type ont été créés dans les années 2006/2008.UBS ou Merril Lynch, JP Morgan, ont semble-t-il été même plus actifs en la matière que Goldman Sachs.

La SEC et d’autres autorités financières ont fait savoir que d’autres cas étaient étudiés. La banque néerlandaise Rabobank a pour sa part porté plainte auprès de la Cour suprême de New York contre Merril Lynch au sujet de l’implication du hedge fund Chicago Magnetar dans un CDO appelé Norma.

D’autre part s’agissant de Goldman Sachs, les conclusions de la sous-commission permanente des investigations du Sénat américain vont bien au delà du seul cas Abacus. Selon elle, Goldman Sachs qui gère en son sein pour compte propre des capitaux gigantesques, a parié à partir de 2007 sur l’effondrement du marché des créances immobilières, sans rien en révéler à ses clients, à qui elle vendait les produits dont elle se débarrassait.

A l’appui de l’accusation un mail de Llyod Blankfein le PDG de Goldman Sachs adressé à ses collaborateurs en novembre 2007 : « Bien entendu, nous n'avons pas échappé à la pagaille des crédits immobiliers à risques. Nous avons perdu de l'argent, ensuite nous avons regagné plus que nous n'avons perdu grâce à des positions courtes ».

La banque a par ailleurs été accusée d'avoir été favorisée lors du sauvetage par les autorités de l'assureur AIG, à l'automne 2008 en bénéficiant de 13 milliards de dollars de fonds publics. Elle a également été soupçonnée d'avoir aidé dans le passé le gouvernement grec à obtenir des liquidités sans que cela apparaisse dans la dette publique grecque et d’avoir ensuite spéculé sur la dette grecque.

Les enjeux de l’affaire

Deux questions essentielles sont posées au travers de l’affaire Goldman Sachs : quid du conflit d’intérêt –quand la banque mise contre les positions de ses clients- et qu’en est-il vraiment de la régulation de ces produits financiers à haute technicité ?

Les conflits d’intérêts

Lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs le 27 avril 2010 par la sous commission du Sénat, plusieurs sénateurs ont demandé si Goldman avait vraiment pour priorité l’intérêt de ses clients, comme le prétend son slogan, « Les intérêts de nos clients passent toujours en premier » ? Ils n’ont pas obtenu de réponse. Un sénateur a demandé : « Vous pariez contre les mêmes produits que vous vendez et cela ne vous dérange pas et vous espérez que les gens vont vous faire confiance ? ». Un autre : « Vous vendez des produits (« de merde ») à vos clients sans les en informer, puis vous misez contre. N'y a-t-il pas là conflit d'intérêts ? ».

C’est évidemment une question centrale. « Les « synergies » entre le métier de banque d'affaires et le trading pour compte propre donnent lieu à des conflits d'intérêts majeurs » soulignent les économistes Hubert Landier et David Thesmar. « Rien de tout cela n'est vraiment nouveau, ajoutent-ils : la crise des valeurs Internet avait déjà mis en lumière les conflits d'intérêts des banques. Celles-ci avaient alors prétendu s'en prémunir par des « murailles de Chine » internes. Leur étanchéité n'est guère crédible lorsque les enjeux deviennent importants. L'affaire Goldman est là pour rappeler qu'en matière de fraude informationnelle l'autodiscipline ne vaut pas grand-chose. Le coût en termes de réputation est trop faible, les mémoires trop courtes, la punition trop rare ».

La régulation de certains produits financiers

Le dirigeant de hedge fund, George Soros, certes atypique, considère ainsi que la leçon à tirer de l’affaire Goldman Sachs est que « L’utilisation de produits dérivés et d’autres instruments synthétiques doit être régulée même si toutes les parties sont des investisseurs avisés ».

« Les produits dérivés peuvent être très utiles mais comportent aussi un certain nombre de risques cachés » explique-t-il. Les couvertures de défaillance (CDS) sont des instruments particulièrement douteux... Leur utilisation doit être limitée à ceux qui ont un intérêt assurable dans les obligations d’un Etat ou d’une société ».

Ce « scandale financier » a ravivé aux États-Unis les questions relatives à l’encadrement des pratiques bancaires. En juillet 2010, la loi Dodd Franck a été adoptée et constitue aujourd’hui l’un des principaux piliers de la régulation bancaire américaine.

 

En savoir plus : Régulation américaine : La loi Dodd-Frank de juillet 2010

 

 

 

Dossier réalisé en 2013 par

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