Le journal de Samuel Lemaire, maire-adjoint de Nouvion dans l'Aisne

 

SAMUEL LEMAIRE, CINQUANTE MOIS SOUS LA BOTTE ALLEMANDE JOURNAL D’UN NOUVIONNAIS 1914-1918

 

Ces extraits choisis et commentés par Sébastien KOTT, maitre de conférences, ont été publiés en 2002 dans la Revue Etudes et documents XI, éditée par le Comité pour l'histoire économique et financière de la France.

Samuel Lemaire, 1855-1934, est médecin au Nouvion, petite commune de l’Aisne, au nord-est de Saint-Quentin. Pendant l’Occupation allemande d’août 1914 à novembre 1918, l’auteur est maire-adjoint de sa commune. Durant ces cinquante mois, il tient un journal, quelques lignes quotidiennes rédigées d’une calligraphie appliquée et serrée. Ces notes prises sur des « petits carnets » sont reliées après-guerre pour composer trois volumes comprenant quelque 1 500 pages d’un témoignage inédit, conservé par la famille et mis en valeur par Jacques Lemaire, son petit-fils. Au cours de son récit l’auteur apporte de nombreuses informations sur la situation matérielle, sanitaire, économique et financière des habitants de la commune. La partie financière permet, au-delà des réquisitions, de mieux apprécier ce que furent les contributions réclamées à ces Français occupés. Le parti pris est de restituer fidèlement les propos de Samuel Lemaire au sein de morceaux choisis. Les notes en italique, rédigées par Sébastien Kott, proviennent de recoupements effectués sur la base d’autres parties du texte ou des ouvrages publiés dans l’immédiat après-guerre : Les finances de la guerre à St Quentin, les bons régionaux, Paris, Feuillâtre, 1921, et Georges Gromaire, L’occupation allemande en France 1914-1918, Paris, Payot, 1925.

Les notes prises au jour le jour depuis la mobilisation du 2 août ont été brûlées dans l’incendie de ma maison le 27 août 1914. Résumons : le 9 août arrivée des Anglais par chemin de fer, infanterie d’abord, nombreuse, peu de cavalerie, nombreuse artillerie. Tenue uniforme en kaki. Les troupes viennent du Havre. Toute la région est inondée d’Anglais : Le Nouvion 2 000, Esquehéries 4 000, Leschelles 5 000 ; à Boué, les Higlanders. Ils quittent notre région le 21 août se dirigeant vers le nord. Peu de troupes françaises passent au Nouvion. Du 22 au 26 violents combats autour de Charleroi. Toute la population de cette région et de Maubeuge s’est rabattue sur notre région et c’est triste à voir ces longues files d’émigrants.

JEUDI 27 AOÛT 1914. Journée fatale pour Le Nouvion dont la plus grande partie des maisons a été détruite par le feu […].

DIMANCHE 30 AOÛT 1914. Nous fêtons la fête du Nouvion en mangeant une dinde et un poulet. Autant que les Allemands n’auront pas.

MERCREDI 9 SEPTEMBRE 1914. Beaucoup de Nouvionnais, qui s’étaient sauvés, rentrent. Une grande moitié des habitants est sans asile, près de deux cents maisons ayant été brûlées. Les uns se sont installés dans les dépendances de leur maison, restées intactes ; la plupart ont cherché asile chez des amis qui se sont serrés pour faire place aux sinistrés. La grande difficulté est toujours le ravitaillement. Aucune nouvelle du dehors. C’est ce qu’il y a de plus pénible.

SAMEDI 26 SEPTEMBRE 1914. Quelle longue journée de bruit, roulement assourdissant sur la route nationale et canonnade rapprochée et ininterrompue, toute la journée. Depuis 6 heures du matin jusqu’à 6 heures du soir, c’est un défilé sans fin de voitures d’approvisionnement, de caissons, de voitures de pontonniers. Le soir, il y a encore 700 hommes à loger. J’ai caché ma voiture et mon cheval, j’ai renoncé à sortir actuellement en voiture : les Allemands s’emparent de tous les chevaux et de toutes les voitures qu’ils peuvent se procurer. On ira plus à pied et pour les cas pressants du dehors le risque sera pour les parents du malade. D’ailleurs c’est la guerre et personne n’est plus malade, il n’y a que les cas graves à soigner, beaucoup d’enfants atteints de gastro-entérites.

SAMEDI 3 OCTOBRE 1914. L’après-midi, autos et camions sont réquisitionnés* […]. De plus, on fait annoncer par le garde qu’on doit fournir immédiatement six bicyclettes, des bougies et du pétrole et quelques instants après vingt-neuf imbéciles s’empressent de venir livrer leur bécane. Quant à l’éclairage, je doute qu’ils en aient trouvé, il faudrait plutôt en fournir.

* Les réquisitions portèrent, avec l’enlisement du conflit, sur tout ce qui pouvait présenter une quelconque utilité : biens manufacturés (lits, vaisselle, etc.), biens de consommation (vin, nourriture, fourrage, etc.) mais aussi sur les matières premières quelle qu’en soit la forme (bois, métaux précieux, métaux ferreux, bronze, zinc, etc.). L’étendue de ces réquisitions conduisit J. Gromaire à parler d’« hexaustion » pour insister sur leur ampleur… L’occupant remettait des bons de réquisition qui mentionnaient une valeur souvent éloignée de celle des biens emportés. Ces bons étaient payables à la fin des hostilités.

 

DIMANCHE 11 OCTOBRE 1914. Le pays est en émoi. Il vient d’arriver sur la place d’Esquehéries une douzaine de camions automobiles pour enlever deux cents cochons que les Allemands viennent de réquisitionner. Chez M. Malfuson. On en prend une douzaine à 100 francs. C’est au moins 5 000 francs enlevés aux propriétaires. Et demain les camions reviendront pour réquisitionner deux cents vaches en commençant par les plus grasses. À 500 francs pièce cela fait encore un beau cadeau de 100 000 francs. Il est vrai qu’on délivre un petit papier, mais quel en sera la valeur* ?

* Les bons de réquisition furent peu à peu échangés par l’occupant contre des bons communaux, à partir du moment où ces derniers furent acceptés comme moyen de paiement. Il apparut opportun à l’occupant de remplacer les bons de réquisition, qui pouvaient entraîner des difficultés lors de leur paiement, par des bons communaux largement disponibles et non susceptibles de contestation à la fin du conflit du fait de leur monétisation et donc de l’impossibilité à en retrouver la source.

MARDI 13 OCTOBRE 1914. Cet après-midi, arrive une auto apportant une note de la Kommendantur de Guise : ordre est donné de payer immédiatement le troisième trimestre de contributions*. Et avec quoi ?

* L’occupant prélève les « contributions » directes, c’est-à-dire une partie des impôts d’avant-guerre. La fiscalité directe repose sur les « quatre vieilles » instaurées sous la Révolution : la contribution foncière, la patente, la contribution personnelle mobilière et l’impôt des portes et fenêtres. Voir, L’impôt sur le revenu, DGI, ministère de l’Économie et des Finances, 1996, page 6.

JEUDI 15 OCTOBRE 1914. Le commandant de Guise vient d’avertir les mairies que les contribuables auraient à payer avant le 20 octobre le troisième trimestre des contributions. On vient de la faire annoncer ici par le garde et si la somme n’est pas réunie à la date fixée, elle sera doublée et on prendra des otages. M. Page* est perplexe, et il n’y a personne pour représenter l’administration du duc de Guise qui à lui seul paie le tiers des impôts et les gros bonnets du pays sont partis et le reste a brûlé. Il sera bien difficile de faire face aux exigences allemandes**.

* M. Page est maire de la commune du Nouvion.

** Les impôts directs étaient à l’origine prélevés par « répartition ». Chaque commune devait fournir une somme définie et avait la charge de la répartir entre les contribuables domiciliés sur son territoire. Cette situation a évolué : en 1914 l’impôt foncier sur la propriété bâtie et l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières sont de quotité.

LUNDI 19 OCTOBRE 1914. Les contribuables affluent à la mairie et on fait queue pour payer le 3e trimestre des contributions directes exigées par les Allemands… Le soir tout est compté et nous disposons d’une somme assez rondelette de 14 520 F. Il faudra porter cet argent demain à Guise, dernier délai.

MARDI 20 OCTOBRE 1914. Voyage à Guise. Nous partons à 7 heures du matin, deux adjoints (Chiraud et moi), porter les fonds reçus chez le gouverneur de Guise où nous sommes convoqués pour 11 heures (heure allemande)… Il faut ranger tous les marks*, les 2, les 3 et les 5 marks ensemble sans oublier les 1/2 marks, et sur une autre table les billets de 100, 50, 20, 10 et 5 marks et tant que tout n’est pas bien placé personne ne vient vérifier et compter. Après ce travail qui prend une bonne heure, on vient tout compter. Tout cela est fait méthodiquement, sans se presser, par un brave fonctionnaire allemand. À mesure on fait l’addition des marks convertis ensuite en francs ce qui réduit notre capital accepté à 13 871 F. Après discussion notre contingent est fixé à 70 000 F dont le quart est 17 500 F. C’est donc encore 3 600 F qu’il nous faut encore trouver et cela pour le 25, dimanche prochain. Bien que nous ayons été brûlés, ils ne nous font pas grâce d’un centime.

* Les francs n’ont plus « cours légal » et furent très rapidement convertis en marks allemands. Le taux de change peu favorable explique que l’on trouve des francs en zone occupée jusqu’à la Libération.

MARDI 27 OCTOBRE 1914. Aujourd’hui, réunion du conseil municipal (une douzaine de conseillers restants) au sujet d’une grave question. Par ordre du gouverneur de Guise, la commune du Nouvion doit conduire tous les jours 150 kg de beurre au prix de 1 franc et 5 centimes la livre, avec amende de 1 franc par kilo manquant. Et il faut s’exécuter. Ce sera dur pour les herbagers qui vendent le beurre 1 franc 30. On a décidé qu’ils fourniraient 1 kg par vache et par semaine, que tout serait centralisé à la laiterie du Nouvion qui se chargerait d’envoyer la quantité fixée chaque jour.

JEUDI 12 NOVEMBRE 1914. La statistique du Nouvion est terminée, au lieu de 2 880 habitants il en reste 2 200 ; sur les 700 manquants il y a 450 soldats et environ 250 émigrés. Il reste avec les hameaux 820 logements environ, et 203 logements ont été brûlés au moment de l’invasion.

DIMANCHE 15 NOVEMBRE 1914. Il vient d’arriver cinq à six mille soldats et officiers dans la région. Naturellement, ce sont les communes qui les nourrissent et qui les chauffent

DIMANCHE 3 JANVIER 1915. Tous les jours nous devons fournir actuellement : – 100 kg de viande variée ; – 85 kg de pain ; – 48 kg d’avoine ; – 8 bottes de luzerne ; – 8 de paille, des carottes, des navets, un chou ; – 200 kg de charbon. Au total cela représente plus de 300 francs à dépenser par la commune chaque jour*.

* À partir de 1915, les Allemands ne paient plus les denrées réquisitionnées

JEUDI 28 JANVIER 1915. Ce matin on démonte tous les cuivres, tuyaux et chaudière en cuivre à la brasserie Delloux, après ce sera le tour de la brasserie Vatin. La brasserie Faglin fonctionne : on n’y touche pas maintenant.

MARDI GRAS, 16 FÉVRIER 1915. En allant à Buironfosse avec mon frère l’après-midi, j’ai vu abattre un beau noyer. Dans toutes les communes on a marqué les beaux noyers bien droits et les propriétaires doivent les couper et les amener à la gare pour prendre le chemin de l’Allemagne. C’est pour faire des crosses de fusil.

LUNDI 22 FÉVRIER 1915. La mairie est envahie par l’équipe des charbonniers (ils font du charbon de bois dans la forêt) qui vient à la paye, moitié en argent allemand moitié en bons communaux*. Quel travail nous donnent ces bons ! Ils sont signés de M. Page et des deux adjoints et il y en a plus de 14 000 à signer ; ce matin j’en ai signé 600 et après dîner encore 1 000. C’est 1 600 signatures que j’ai données aujourd’hui, il fallait avancer en besogne car demain M. Page se propose de faire une ample distribution aux pauvres et aux vieillards.

* Devant l’absence de liquidités disponibles, les communes ont émis des « bons » en remplacement de la monnaie fiduciaire accaparée par l’occupant. Les communes garantissent la valeur des bons.

VENDREDI 7 MAI 1915. J’ai eu l’occasion d’aller aujourd’hui chez Me Robert où se tient le bureau de la Kommandantur. J’ai été surpris de voir la cour encombrée de baignoires, cuves en zinc, gouttières, et quantité d’objets en zinc et des tuyaux de plomb. On se croirait chez un marchand de bric à brac.

SAMEDI 15 MAI 1915. Voici le modèle des bons à signer par le maire à chaque commande : « Nous soussigné agissant au nom de la commune de… et en vertu d’une délibération prise le… par le conseil municipal, nous engageons à payer au comité de région de ravitaillement de… après la cessation des hostilités contre le bon la somme de… pour fourniture de denrées faites par le district de Guise en provenance de la « Commission for Relief in Belgium »*. […] Hier on a payé à Guise les contributions du 2e trimestre : 17 500 F plus 5 % pour le paiement des cantonniers que déjà nous payons 170 F par jour ; soit 18 375 F sur notre emprunt de 70 000 F à la Banque de Maubeuge où l’emprunt a été fait. On nous a donné 15 000 F en billets allemands, 15 000 F en billets belges payables à la Banque de l’État belge trois mois après la fin de la guerre.

* Le cloisonnement des « étapes » (circonscriptions administratives) et la disparition des denrées rendaient le ravitaillement périlleux. À partir d’avril 1915, les autorités françaises eurent recours, sur le conseil des Allemands, à la CRB, l’organisation philanthropique qui assurait le ravitaillement des populations civiles du Nord de l’Europe. Tracy Kittredge, The History of the Commission for Relief in Belgium 1914-1917, Londres, Belgian American Education Fondation, 1920, 443 pages ; Albert Henry, Le ravitaillement de la Belgique pendant l’occupation allemande, Paris, PUF, 1924, 210 pages.

LUNDI 21 JUIN 1915. À la mairie, je viens de voir la liste des ouvriers travaillant pour le compte des Allemands, à la charge du Nouvion. Ouvriers du Nouvion : 71 bûcherons coupant les arbres et 58 charbonniers (puisque la fabrication du charbon de bois continue) et plus de 15 cantonniers. En plus il y a 63 ouvriers bûcherons de Boué et d’Esquehéries. Soit plus de 300 F à payer par jour pour la destruction de la forêt.

SAMEDI 31 JUILLET 1915. Le maire du Nouvion fait afficher l’avis suivant : « Il est défendu de laisser les chiens courir librement. Les contrevenants seront punis. Tout habitant qui possédera un chien le 1er août qu’il soit propriétaire ou non doit en faire la déclaration au maire de la commune et payer l’impôt annuel fixé à quarante-huit marks (soixante francs par an). Pour un second, et pour chaque autre chien, il faut payer un impôt annuel de soixante-douze marks. Tout chien qui ne sera déclaré pour l’impôt le 1er août doit être tué »*.

* Un impôt sur les chiens avait été institué en France par la loi du 29 décembre 1897

LUNDI 2 AOÛT 1915. Ce matin le garde annonce que l’on ne paiera pas la taxe sur les chiens attelés. Il est bien temps, plusieurs de ces chiens ayant été abattus hier.

DIMANCHE 8 AOÛT 1915. Il y a une semaine les chiens étaient imposés à quarante-huit marks. Le lendemain on faisait annoncer que attelés ils étaient exemptés d’impôt. Aujourd’hui le garde annonce qu’ils paieront vingt-quatre marks à payer tout de suite. Les fruits sont réquisitionnés dans la proportion de neuf-dixièmes. Un dixième est laissé aux propriétaires. On annonce aussi que les cochons tués ne doivent par être grillés, mais que les soies doivent être recueillies et portées à la Kommandantur comme « matière précieuse ».

LUNDI 16 AOÛT 1915. Le 20 août on installera au Nouvion un bureau de change où l’on échangera de l’argent allemand pour des bons de communes*. De même on doit y échanger l’or français et belge ainsi que les billets de la Banque de France contre des bons de la commune. Dans ce dernier cas on accorde un agio de 6 % sur l’or et de 4 % sur les billets de la Banque de France. Sur les billets belges aucun supplément**. Les maires devront en instruire la population et s’appliquer à faire accepter dans tous les cas les bons de commune. Pour installer le bureau de change il faut que toutes les communes fassent une avance pour le 17 août fixée comme suit : Le Nouvion : 3 360 F ; Esquegéries : 2 140 F ; Boué : 1 700 F (suit la liste des douze autres communes rattachées à la kommandantur du Nouvion pour un total de 20 000 F). Monsieur le maire a convoqué à 3 heures tous ceux qui ont déclaré avoir des titres en leur possession. Ils garderont les titres qui pourraient être déposés à la banque de Maubeuge et qui serviraient de caution, dans le cas où la commune serait obligée de faire un emprunt (à nouveau hélas).

*L’occupant ayant accepté le paiement des « contributions » en bons de la commune se trouve en possession d’une monnaie papier inutilisable hors de sa région d’émission. L’enjeu bien compris des bureaux de change est de glaner un maximum de monnaie véritable auprès des populations.

**Ces suppléments sont des primes accordées en vue de récupérer des moyens de paiement ayant une valeur internationale

SAMEDI 4 SEPTEMBRE 1915. La mairie fait annoncer que par ordre des autorités allemandes, l’argent en papier allemand que les habitants possèdent doit être échangé au bureau de change contre les bons de commune.

DIMANCHE 10 OCTOBRE 1915. À 10 h 30, réunion du conseil municipal. Toujours les questions financières à l’ordre du jour. Incessamment les contributions à payer : 30 000 F. Pas de nouvelles de la demande d’emprunt à Maubeuge. On décide de faire une nouvelle émission (série trois) de bons communaux de 10 francs, 5 francs et 1 franc, pour une somme de 60 000 F et aussi de faire une demande de bons régionaux unifiés* en déposant nos bons de réquisition de la commune dont le total atteint 100 000 F. On n’aurait pas recours aux bons individuels. Ce serait encore une somme de 50 000 F que l’on pourrait se procurer et qui servirait à payer les Allemands, notamment les contributions, les bons de ville étant réservés au paiement des ouvriers. M. Page nous dit que les dépenses pour les ouvriers sont un vrai gouffre sans fond comme le tonneau des Danaïdes. Toutes les semaines on paie à la mairie une moyenne de 2 000 F. Depuis le début de la guerre les dépenses de la commune pour l’entretien des troupes allemandes et les contributions dépassent 200 000 F.

* Devant la multiplication des bons émis par les communes pour faire face à la disparition du numéraire, on eut recours aux bons régionaux afin d’unifier le papier monnaie créé et d’éviter une dispersion génératrice d’inflation du nombre des bons nécessaires pour assurer les échanges.

LUNDI 1er NOVEMBRE 1915. En attendant nos communes se ruinent. Au Nouvion les dépenses courantes dépassent 15 000 francs par mois, auxquelles il faut ajouter 10 000 francs de contributions mensuelles, sans compter ce qu’il faudra payer en denrées au « Commission for Relief in Belgium » après la guerre.

LUNDI 29 NOVEMBRE 1915. En revenant du Lazaret j’entre à la mairie. Samedi soir les ouvriers de la forêt n’étaient pas contents et avec raison d’ailleurs. D’abord, c’était la première semaine où au lieu d’être payés à la journée ils étaient payés aux pièces, et plusieurs se plaignaient de ne toucher que 2 ou 2,50 F au lieu de 3 F. Mais chose beaucoup plus grave, la part des Allemands, la moitié du salaire, ne leur a pas été payée : ils n’ont touché que la part de la commune. Plus d’argent dans la caisse là-haut ! Le comptable voulait exiger que la commune avançât les 4 000 F que les ouvriers du bois touchent tous les samedis, 2 000 F des Allemands, 2 000 F de la commune, mais M. Faigne et M. Page ont tenu bon : les ouvriers n’ont reçu que la moitié de leur paie. Je passe mes loisirs le soir à signer notre troisième série de bons de commune, 18 000 signatures la semaine dernière. Aujourd’hui c’est un record, j’en ai signé pour 30 000 francs : trois carnets de 500 bons de 20 francs chacun. Et quand il faudra échanger tous ces bons contre des espèces sonnantes et trébuchantes, quelle somme il faudra emprunter* !

* L’État s’est substitué aux communes pour le remboursement des bons émis pendant la guerre. La loi du 11 février 1919 a ouvert un crédit d’un milliard et demi de francs correspondant au montant des « bons » encore en circulation. Une fois ce crédit épuisé, le décret du 30 juin 1921 fixa « les conditions dans lesquelles il sera procédé aux échanges et, notamment, les délais dans lesquels devront être présentées les demandes d’échanges » des bons…

JEUDI 30 DÉCEMBRE 1915. Toute la journée la canonnade a continué aussi intense. M. Page est appelé l’après-midi à la Kommandantur. Il s’agit de l’emprunt demandé par Le Nouvion et plusieurs autres communes du canton pour payer les contributions dont on doit toujours la moitié du quatrième trimestre. Il est décidé que M. Chiraux adjoint et Williot maire du Sart se rendront mardi à Bruxelles (un beau voyage) à cet effet. On empruntera 30 000 francs à la Banque Belge pour le Nouvion.

MERCREDI 12 JANVIER 1916. Parmi les nouveaux ordres (imposés le mercredi à la réunion des maires par le commandant) le plus grave est celui qui met à la charge des communes la paie des ouvriers que les Allemands emploient à la dévastation de la forêt. Pour le Nouvion c’est 18 000 F par mois, si on ajoute 7 500 F payés aux autres ouvriers des magasins, casinos, cantonniers etc. et 3 200 F aux vieillards, femmes des soldats, cela va faire un total de plus de 30 000 F par mois. C’est effrayant de penser à quel chiffre colossal la dette communale arrivera si seulement la guerre dure encore toute l’année… et à ce chiffre il faut encore ajouter 10 000 F de contributions mensuelles.

JEUDI 13 JANVIER 1916. L’après-midi je passe à la mairie. M. Chiraux venait de rentrer de Bruxelles. Il était parti lundi […]. Ces messieurs ont visité trois ou quatre banques de Bruxelles. Impossible de trouver de l’argent. Il faudra bien que les Allemands se contentent de nos bons unifiés.

MARDI 1er FÉVRIER 1916. Demain mercredi, on emprisonnera les otages dans les communes qui n’auront pas payé leurs contributions. Ici au Nouvion, nous avons à payer 22 500 F et impossible de se les procurer. Il n’y a qu’à attendre les ordres… d’emprisonnement.

DIMANCHE 20 FÉVRIER 1916. Réunion du conseil municipal à 10 heures. M. Page nous dit que nous sommes presque arrivés au maximum pour l’émission de nos bons, les différentes émissions faites jusqu’à présent atteignent 300 000 F et la circulaire relative aux bons (sous-préfecture de Saint-Quentin*) fixe pour les communes six fois le budget qui au Nouvion est d’environ 50 000 F. M. Page lit au conseil la note allemande exigeant pour mardi soir le versement de 15 000 F de contribution. On nous offre une auto pour aller à Maubeuge, on ira, mais d’avance on connaît la réponse. On décide de faire des demandes auprès de quelques personnes susceptibles de pouvoir faire des avances à la commune. À la fin de la réunion M. Harboux, maire d’Esquehéries entre dans la salle où nous sommes réunis. Il est encore tout ému de la réception du juge qui vient de le mettre à la porte de son cabinet. Sa commune devait encore 5 000 à 6 000 F. Il avait réussi à réunir 2 500 F à la suite de nombreuses démarches qu’il a apporté ce matin à la Kommandantur et au lieu de le remercier le juge l’a flanqué à la porte en lui disant avec toute l’aménité germanique que si lundi soir le reste de l’argent n’était pas apporté six otages seraient mis en prison. Et pour le maire de Boué, qui a succédé à M. Harboux c’est encore pire, il était venu avec son secrétaire de mairie M. Dégier et… les mains vides. Mais là cela a été un abattage complet. Le juge a dit que si lundi soir les contributions n’étaient pas payées il ferait « mettre le feu à plusieurs maisons ». Le juge a ajouté que le général exigeait que les contributions soient payées intégralement et par tous les moyens possibles.

* Cette circulaire précise : « premier point : La quantité nécessaire et suffisante de bons à émettre est fixée, en règle générale, à quatre fois le montant du budget ordinaire de la commune. […] Des émissions inférieures à quatre fois sont admises de droit. Au dessus de quatre fois, il faudra une décision de la Commission de contrôle – et en aucun cas, des émissions supérieures à six fois le montant du budget ne pourront être admises », Commission de contrôle, réunion du 9 septembre 1915

DIMANCHE 9 JUILLET 1916. M. Page convoque le conseil municipal à 11 heures à propos des nouveaux impôts*. « De l’impôt imposé à la population du territoire occupé, en remplacement de l’impôt et sommes globales perçues jusqu’à présent suivant proclamation du général commandant en chef de la 2e Armée allemande du 29 juin 1916, impôt qui sera employé pour les frais d’entretien de l’armée et pour l’administration des pays occupés, une somme de : 315 000 F incombe à la commune du Nouvion. » Il est probable que la commune du Nouvion n’aura pas un encaisse suffisant de bons pour le paiement. Par conséquent on est prié de remplir et de. faire signer par le conseil municipal la demande ci-jointe d’une nouvelle tranche de bons et de la soumettre sans retard à la Kommandantur qui la fera suivre à l’administration civile. À la réunion du conseil municipal on décide d’en référer à la commission des bons unifiés et de ne pas autoriser le maire à signer la demande de 315 000 F de bons. Gare les otages, qui sont prêts d’ailleurs à aller en prison, ce n’est pas déshonorant, au contraire.

* Article 49 de la convention de La Haye : « Si, en dehors des impôts visés à l’article précédent, [impôts d’État] l’occupant prélève d’autres contributions en argent dans le territoire occupé, ce ne pourra être que pour les besoins de l’armée ou de l’administration de ce territoire »

DIMANCHE 6 AOÛT 1916. Voici le compte-rendu des deux dernières réunions de la commission que nous transmet la Kommandantur. « Séance du 24 juillet 1916 de la Commission de Contrôle des Bons : Les fonctionnaires, M. Vittini, sous-préfet, président et M. Chauvac donnent leur démission*. Néanmoins la commission décide de continuer à fonctionner dans la période difficile que traversent les communes et nomme comme président M. Hugues. Il est décidé : […] le bon proposé est accepté ; il portera le titre de « Bon régional » et ne portera, ou ne mentionnera aucune garantie. Il est payable à vue et au porteur un an après la conclusion de la paix. Le bon servira à tous les besoins de la commune et notamment à la contribution de guerre récemment imposée. En attendant les réponses des communes la commission décide de demander (immédiatement) au grand quartier général l’autorisation d’imprimer pour le compte des communes à mesure de leurs besoins jusqu’à concurrence de 10 millions de francs. » Que faire après que le maire nous ait donné lecture de la note de la commission de contrôle ? Nous avons signé une demande d’impression pour 315 000 F de bons.

* MM. Vittini et Chauvac sont respectivement sous-préfet et receveur des finances, ils démissionnent de leurs postes en raison de l’impossibilité qu’ils constatent d’exercer « au profit de l’État allemand les fonctions et l’autorité qu’ils ne tiennent que du Gouvernement français », réunion du 24 juillet 1916

DIMANCHE 25 FÉVRIER 1917. À 11 heures réunion du conseil municipal. Il s’agit de voter de nouveaux crédits pour le ravitaillement. En octobre dernier, le comité central nous avait demandé de voter 150 F par tête d’habitant. Comme la guerre continue et que les crédits vont être épuisés on nous demande d’ajouter 50 F, ce qui fait 200 F par tête. Comme la dernière fois, c’est Le Nouvion comme centre de région qui doit s’engager pour toutes les communes et à leur tour, chaque commune s’engagera envers Le Nouvion pour sa quote-part. La population de la Kommandantur du Nouvion étant de 11 390 habitants, c’est en multipliant par 200 la somme de 2 278 000 qu’il faut voter ; ce qui est fait sans observation, au contraire, en faisant observer que nous ne demandons pas mieux de payer davantage pour voir notre ration revenir au taux du début de février. Pour Le Nouvion la population est d’environ 2 400 habitants ; c’est 480 000 F que nous votons pour notre ravitaillement et qu’il faudra payer après la guerre. Et si elle se prolonge, quelle ruine !

MERCREDI 20 AVRIL 1917. M. Page vient de recevoir la note de la carte à payer pour l’année 1917 : « Pour le 10 mai la commune du Nouvion aura à payer la somme de 311 985 F dont la somme de 31 198 F en espèces. Sera déduite de la somme totale : 20 % si le paiement est effectué en or ; 10 % en billets de banque argent français ; 5 % en autre monnaie d’État ; L’inspecteur d’étape. Frank lt Gal ».

DIMANCHE 22 AVRIL 1917. Réunion du conseil municipal à midi au sujet de la nouvelle contribution imposée à la commune. La date du 10 mai est encore rapprochée, le paiement est fixé au 5 mai. On décide, vu le court délai accordé, de recourir à l’emprunt. On donnera 3 % d’intérêt pour les bons communaux, unifiés ou régionaux qui seront offerts.

VENDREDI 11 MAI 1917. Après-midi à 4 heures réunion du conseil municipal au sujet du paiement des contributions de guerre. La commune du Nouvion était taxée, ainsi on devait payer 280 787 F en bons et 31 198 en espèces. À la Kommandantur, on a versé la somme réclamée en bons ; en marks : 15 000 marks. C’est la moitié de la somme de 31 198. Il reste donc environ 15 000 marks en espèce que l’on n’a pas pu trouver bien qu’on ait cherché partout. Il est probable que la Kommandantur va faire arrêter des otages, cependant on ne peut faire imprimer des marks comme des bons si on ne les trouve pas. Nous ne pouvons qu’attendre… les menaces habituelles de nos maîtres actuels peu aimables généralement. […] Totalisons nos dettes communales depuis le début de la guerre. D’abord les contributions : 315 000 F et 312 000 F plus 342 378 F à la CRB et 300 000 F de bons communaux cela représente au moins 1 million 200 000 francs. Là-dedans ne sont pas comptées toutes les réquisitions de bestiaux et autres. Si nous ne sommes pas aidés après la guerre ce sera la faillite et nos bons communaux unifiés et autres ne vaudront pas plus que les assignats. Quelle guerre de ruine et de destruction.

VENDREDI 25 MAI 1917. M. Page a trouvé un prêteur pour les 15 000 marks à payer. Un évacué de Noyon content de se débarrasser de son papier monnaie pour rentrer en France. Donc encore une fois tranquille en attendant autre chose.

LUNDI 2 JUILLET 1917. Nouvelle affiche : « Par décision du Grand Quartier général allemand et conformément à l’article 49 de la convention de La Haye concernant la guerre sur terre, il sera imposé à la population du territoire de la IIe Armée une nouvelle contribution représentant une part des frais occasionnés par les besoins de l’armée allemande et l’administration du territoire occupé. » Le général commandant en chef Von der Narwitz, général de cavalerie.

VENDREDI 20 JUILLET 1917. Réunion du conseil municipal à 11 heures. Le motif de la réunion faite d’urgence est cette circulaire que le maire vient de recevoir : Inspection de l’étape n° 2-Section Finances « Suivant proclamation du général en chef de la IIe armée du 15 juin 1917 une contribution a été imposée à la population du territoire de l’armée qui sera employée pour les frais de l’armée et de l’administration du pays. » De cette contribution une somme de 386 861 francs incombe à la commune du Nouvion payable jusqu’au 4 août 1917, en espèces ou en bons communaux ou régionaux, avec l’obligation de verser au moins 15 474 F en espèces. Il sera déduit une remise de 20 % pour le paiement en or.

SAMEDI 4 AOÛT 1917. Hier la mairie a versé 100 000 F de bons à la Kommandantur à valoir sur la nouvelle contribution de guerre de 780 000 francs. Pour le surplus, on va faire imprimer de nouveaux bons régionaux. Pour les 15 000 marks en espèces, on a obtenu un nouveau délai mais sans grand espoir de les trouver.

DIMANCHE 28 OCTOBRE 1917. M. Page est allé hier à Maubeuge au sujet du nouvel emprunt de guerre. Pour le 1er janvier nous allons encore avoir à verser près de 400 000 F et, dès maintenant, il faut s’occuper de l’impression des nouveaux bons. C’est au sujet du versement de la contribution qu’il faut constituer des listes d’otages (dans laquelle le commandant choisira). On a décidé au Nouvion de présenter tous les membres du conseil municipal.

MERCREDI 28 NOVEMBRE 1917. Réunion du conseil municipal à laquelle je n’assiste pas, au sujet du nouvel impôt de guerre qui s’élève à 790 000 F à payer tout de suite ! Fabuleux. Il faut prendre l’argent chez les herbagers qui en ont beaucoup, c’est la Kommandantur qui le dit. On décide de verser de suite 150 000 F que l’on peut avoir et pour le reste on fera imprimer des bons. Depuis le 1er janvier 1917, c’est la 3e imposition pour Le Nouvion qui fait un total de un million et demi !

JEUDI 14 MARS 1918. Réunion du conseil municipal à 11 heures. Il s’agit de voter de nouveaux crédits pour notre ravitaillement. Le taux actuel est de 500 F par habitant, notre population est actuellement de 2 400 habitants. Nous devons voter pour la commune du Nouvion 1 241 000 F que la commune s’engage à payer après la guerre.

DIMANCHE 20 OCTOBRE 1918. À 5 heures du soir, cinq ou six obus tombent sur le Nouvion. Nous étions à la mairie où nous venions d’avoir une réunion du conseil municipal : nous avions décidé de donner une indemnité provisoire de 20 F par mois aux nécessiteux et familles d’ouvriers sans travail ou prisonniers de guerre… lorsqu’un coup formidable, comme une bombe, éclate près de la place. Étonnement général, et peu après, on entend bien net le sifflement d’un obus qui tombe dans les environs. Cette fois c’est le sauve-qui-peut général. En un clin d’œil la place et la halle de l’Hôtel de Ville, encombrées de soldats et de civils ont été vidées. On courait dans toutes les directions et moi comme les autres, j’ai couru vers la maison.

MERCREDI 6 NOVEMBRE 1918. C’est le jour de délivrance. Dès le matin plus un habit gris dans les rues ! À 9 h 30 (pardon 8 h 30 heure française, je mets ma montre à l’heure française) passe une compagnie du 22e chasseur alpin. Quel enthousiasme dans les rues encombrées de civils et comme on applaudit nos petits chasseurs ! Ne plus voir d’habits gris, et à la place la capote réséda et le casque élégant à côté de la marmite allemande. Nous avons attendu quatre ans et deux mois, mais tout est bien qui finit bien.[…]

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