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Vers des États en mode start-up ? Les start-up govtech et la transformation de l’action publique

par Carlos Santiso

À propos de l'auteur

Carlos Santiso est directeur pour la transformation numérique de l’Etat au sein de la Banque de développement de l'Amérique latine et membre du conseil d’orientation sur la lutte contre la corruption du Forum économique mondial. Il est actuellement basé à Bogotá en Colombie.

 

La transition numérique se caractérise par une célérité exponentielle et son impact disruptif sur la culture bureaucratique traditionnelle des administrations. Les nouvelles technologies sont en train de transformer les services publics et de défier l’action publique, poussant à une modernisation accélérée de l’appareil public. Mais il ne s’agit plus seulement de la modernisation, de l’automatisation, voire même de la dématérialisation des services publics. Ces transformations appellent également à de nouvelles manières de penser l’action publique en recentrant l’usager au cœur des préoccupations des services publics. Comment les pouvoirs publics peuvent-ils mieux répondre aux attentes des citoyens à l’ère numérique ?

 

Ce que Klaus Schwab (1996), fondateur du Forum économique mondial, appelle la quatrième révolution industrielle est également une « grande transformation » de la manière de penser l’État. Le modèle wébérien de la bureaucratie est devenu inadapté. Depuis Max Weber, l’administration se définit en effet par le respect strict des procédures et le contrôle, et donc une aversion au risque et à l’expérimentation.

Les gouvernements reconnaissent qu’à l’ère numérique ils doivent répondre aux attentes des digital natives, sans cesse plus exigeants et plus impatients, mais aussi moins tolérants des abus et des gaspillages. Le malaise social qui secoue nos sociétés, de la France au Chili, du Liban à la Colombie, reflète l’angoisse de classes moyennes face à la montée des inégalités et un sentiment de vulnérabilité. Ces aspirations frustrées aiguisent l’anxiété de cette classe moyenne mais vulnérable aux aléas économiques, plus jeune et urbaine. Et ce alors même qu’elle attend plus de l’État et que celui-ci doit répondre à des problématiques chaque fois plus complexes, notamment au niveau local.

Or, avec l’essor sans cesse plus disruptif du big data et de l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies offrent aux pouvoirs publics de formidables possibilités de réinventer les services publics, d’optimiser les dépenses publiques et de lutter contre la fraude. Par exemple, les administrations fiscales déploient des croisements astucieux des données fiscales avec des informations des réseaux sociaux afin d’optimiser le recouvrement fiscal et lutter contre la fraude fiscale.

C’est dans ce contexte que les pouvoirs publics ont trouvé des alliés inattendus : les start-up du numérique. Cette alliance peut sembler contre-intuitive, tant sont distantes les logiques des bureaucraties de l’agilité des start-up. Elle est d’autant plus paradoxale si l’on considère le taux d’échec extrêmement important des start-up dans le secteur privé qui possède un plus grand appétit pour le risque. Or, une nouvelle génération de start-up numériques à vocation publique est en train d’émerger. Celles-ci cherchent autant l’impact social que la rentabilité financière : les govtech sont des start-up qui proposent des solutions innovantes pour améliorer les services publics, rendre plus agiles les administrations et les recentrer sur les usagers (Santiso 2019e).

Ces start-up permettent de tester et d’expérimenter des solutions potentielles aux problématiques publiques concrètes dans un environnement contrôlé (ou sandbox), avant de les déployer à échelle. Elles peuvent ainsi contribuer à construire une gouvernance publique plus agile, transparente et intelligente avec la dématérialisation des services publics et la simplification des démarches administratives. Dans les pays émergents, elles contribuent également à prévenir la corruption et à renforcer l’intégrité publique (Santiso et Zapata 2019).

L’usage des données, chaque fois plus variées, rapides et volumineuses, est au cœur de ces dynamiques. La donnée est devenue une « infrastructure essentielle » (AGD 2018) des politiques publiques. L’ouverture des données publiques s’accélère et le débat glisse maintenant vers l’usage public des données privées d’intérêt général, notamment en Europe dans le cadre de la stratégie du numérique et de la politique des données dévoilées en février 2020. En France, la loi pour une République numérique de 2016 introduit le concept de données d'intérêt public (Forteza 2019).

Cette confluence entre les bureaucraties et les start-up coïncide avec l’arrivée de la génération des milléniaux aux postes de responsabilité dans les administrations, insufflant un désir d’innovation d’une nouvelle génération de fonctionnaires nés avec le numérique. Elle s’insère également dans la montée en puissante des start-up civiques qui, depuis la société civile, se sont employées à renforcer la transparence de l’action publique (van Ransbeeck 2019) et qui ont montré leur force de frappe depuis les Panama Papers.

Dans ce contexte de transformation rapide et de montée des aspirations sociales, l’État doit s’adapter plus rapidement et se recentrer sur le citoyen, avec de nouvelles façons de faire et de penser. Cette nouvelle approche combinant dématérialisation et innovation pour rapprocher les services publics des citoyens est encore plus urgente dans le nouveau monde qui émergera du Covid-19.

Cet article analysera les leviers publics dont disposent les gouvernements pour promouvoir les écosystèmes govtech, en comparant l’approche française qui s’insère dans une logique publique à celle d’inspiration anglo-saxonne qui privilégie des logiques de marché. Il approfondira ensuite sur les motivations des start-up govtech et des investisseurs du numérique qui commencent à s’intéresser à ce nouveau segment de start-up. Dans un troisième temps, il se penchera sur ces dynamiques dans les économies émergentes d’Amérique latine.

Leviers publics …

Le modèle français d’incubation de start-up au sein même des administrations publiques est, en grande mesure, une exception. Il s’agit d’un modèle d’internalisation des innovations govtech au sein des administrations. En France, la transition numérique de l’État bénéficie d’un fort appui politique. L’innovation numérique est ainsi envisagée comme un moyen de mettre « l’État en mode start-up » (Algan et Casenave 2017), en incubant les start-up au sein même des administrations publiques au travers d’un programme structuré d’incubation et d’accélération des « start-up d’État ».

La transformation numérique du secteur public est d’ailleurs une des pierres angulaires de l’actuelle réforme de l’État, portée par les ministères des Finances, de l’Action publique et du Numérique. Cet agenda est coordonné par la Direction interministérielle de la transformation publique et est appuyé par le Fonds pour la transformation de l’action publique doté de 700 millions d’euros sur cinq ans. Il s’agit là, selon les standards internationaux, d’un dispositif ambitieux qui reflète un important compromis politique.

C’est dans ce contexte que la France mise sur les start-up comme levier pour incuber et accélérer l´innovation dans le secteur public, souvent critiqué pour s’être ankylosé dans ses carcans bureaucratiques. Il s’agit, à la fois, de refondre les services publics en déployant des solutions basées sur les nouvelles technologies et l’intelligence des données, mais également de repenser l’action publique en intégrant des méthodes plus agiles issues des sciences du comportement et centrées sur l’écoute des usagers (Peixoto, Kaiser, Tran 2020). Ceci représente, à bien des égards, une véritable révolution copernicienne dans la culture administrative. Ces nouvelles approches ont donné de bons résultats, par exemple en Grande-Bretagne. Elles font souvent suite à des fiascos d’énormes projets de modernisation technologiques, comme celui de la plateforme du système de santé en 2013 aux États-Unis (healthcare.gov) ou du logiciel de paiement de l’armée en France abandonné en 2013.

C’est dans cette dynamique que surgit l’incubateur d’innovation français Etalab au sein des services du Premier ministre, qui mise sur l’ouverture des données publiques comme levier d’innovation. Impulsé par Henri Verdier et Pierre Piezzardi (2016), beta.gouv.fr est inauguré en 2013 comme incubateur de start-up d’État au sein même des administrations afin d’améliorer les services publics de l’intérieur en développant des produits numériques centrés sur les usagers. Le projet doit être porté par une administration confrontée à un « irritant » et qui s’engage à financer le projet en cas de succès.

Une start-up d’État est donc un « service public numérique développée par une équipe autonome pour répondre à un problème lié à une politique publique, financée par une administration porteuse ». Le pari : instaurer la philosophie des start-up dans les administrations pour accélérer la transformation des services publics grâce au numérique et aux données. Une petite centaine de start-up a ainsi été créée pour résoudre des problèmes liés aux prestations sociales, lutter contre le chômage ou réduire la complexité des démarches administratives, notamment celles liées aux marchés publics (Madeline 2018 ; Pezziardi et Guilluy 2019). En 2019, le gouvernement a élargi le champ d’action à la transformation des collectivités territoriales (Cherif 2019). Mais beta.gouv.fr n’incube pas de start-up privées.

L’approche française aux govtech s’inscrit donc dans une logique G2G (Government to Government), plus qu’une approche B2G (Business to Government). Certains secteurs, plus sensibles, des administrations se plient davantage aux solutions in-house. Par exemple, de nombreux pays déploient des solutions internes d’intelligence artificielle dans la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales, avec un certain succès. Ils déploient des solutions numériques de data mining au sein des administrations fiscales, comme en Grande-Bretagne avec le système Connect. En France, selon Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, Bercy a pu récupérer près de 6 milliards d’euros dans les neuf premiers mois de 2019 grâce à l’exploration de données et un meilleur ciblage des contrôles fiscaux. Le projet de loi de finances 2020 renforce d’ailleurs la surveillance fiscale des réseaux sociaux et l’utilisation de l’intelligence artificielle afin de mieux cibler les contrôles et lutter contre la fraude et l'évasion fiscales. En décembre 2019, le Conseil constitutionnel a validé le dispositif expérimental de collecte de données publiques sur les réseaux sociaux et les plateformes en ligne par l’administration fiscale prévu par la loi de finances pour 2020.

… et logiques privées

L’approche française diffère sensiblement de celle d’autres pays, notamment anglo-saxons, qui privilégient des approches de marché, externalisant l’innovation publique par le marché. Celles-ci font davantage appel aux start-up privées et visent à dynamiser l’écosystème privé de start-up govtech à vocation publique (CAF 2020c ; Santiso et Ortiz de Artiñano 2020). Ce modèle suit une logique de marché par laquelle les pouvoirs publics identifient un « irritant » et sollicitent les start-up privées pour le développement d’une solution adaptée, en finançant le projet pilote pour la tester.

Les incubateurs d’innovation publique portés le plus souvent par des agences centrales chargées de la politique numérique développent des mécanismes catalytiques de défis publics, similaires à ceux des investisseurs et accélérateurs privés de start-up. Ces agences déploient également des politiques publiques transversales pour favoriser la croissance de l’écosystème de start-up govtech, notamment en flexibilisant les codes des marchés publics pour l’achat par les administrations des solutions numériques innovantes développées par les start-up.

Ce développement s’insère dans le renforcement de la gouvernance de la transformation numérique de l’État, avec l’adoption de stratégies ambitieuses de transition numérique et la création d’agences spécialisées et placées au cœur de l’exécutif, souvent rattachées à la présidence ou au Premier ministre. Ces réformes suivent l’exemple du Government Digital Service (GDS) britannique créé en 2011 au sein du Cabinet Office. Plusieurs pays, dont l’Italie (Agenzia per l’Italia Digitale, AgID, créée en 2012), les États-Unis (US Digital Services, créé en 2014), Singapour (Government Technology Agency ou GovTech établie en 2016), l’Australie (Digital Transformation Agency créée en 2016), le Canada (Canada Digital Service, créé en 2017), et plus récemment la Suède (DIGG, créée en 2018), ont emboîté le pas.

Ces agences permettent aux gouvernements de renforcer leurs capacités institutionnelles pour mieux piloter la transition numérique et rationaliser leurs dépenses publiques en technologie gouvernementale. Ces transformations vont au-delà de la dématérialisation des services publics, la simplification des démarches administratives ou l’intégration des services publics numériques dans un portail unique. En Grande-Bretagne, le GDS, responsable de l’intégration des services publics numériques dans une plateforme unique dès 2012, gov.uk, estime avoir économisé £ 3,56 milliards entre 2012 et 2015.

Ces agences pilotent des initiatives govtech dont l’objectif est de marier une problématique publique à une solution privée. Le cas pionnier est le GovTech Catalyst Program britannique, lancé en 2017 et répliqué, par exemple, au Danemark en 2018. Doté d’un budget initial de 20 millions de livres sterling, ce programme fonctionne par le biais d’appels publics à solutions (les « défis ») en fonction d’« irritants » présentés par les administrations. Les critères de sélection de ces défis privilégient les solutions numériques innovantes et l’impact escompté en termes de qualité des services et de réduction des dépenses. L’administration porteuse du défi s’engage à adopter la solution à la fin du processus.

Les start-up numériques postulent à ces défis en présentant une proposition de solution potentielle. Lors de la première phase du programme, cinq entreprises sont présélectionnées pour développer un prototype en trois mois, avec une dotation de 250,000 livres. Deux d’entre elles passent à la deuxième phase, d’une année et dotée d’un million de livres sterling. Finalement, quinze défis ont ainsi été mis en œuvre, finançant 55 petites entreprises à hauteur de 2,75 millions de livres. Ces entreprises apprennent ainsi à travailler avec le secteur public et s’imprègnent du Code des marchés publics. Il est intéressant de noter que la majorité des administrations présentant des défis (93 au total) sont issues des collectivités territoriales.

Cette initiative représente un mécanisme d’alliance publique-privée pour l’innovation publique d’un nouveau genre, entre les innovateurs du secteur privé et les administrations publiques. Elle offre également un levier pour dynamiser les écosystèmes locaux d’innovation numérique, et donc l’emploi : 90% du financement du GovTech Catalyst Program britannique a ainsi été capté par des petites entreprises locales, dont l’intérêt de travailler avec le secteur public est grand. En moyenne, 40 entreprises ont postulé à chaque défi mis sur le marché. Cette approche s’insère d’ailleurs dans une démarche volontariste de diversification des fournisseurs de technologie de l’État, reflétée notamment dans des programmes pour ouvrir la commande publique aux petites entreprises telles que le Digital Market Place.

Le secteur public est en effet le plus grand acheteur de technologie, dépensant autour de 400 milliards de dollars par an au niveau mondial. Et ces dépenses sont appelées à augmenter, avec l’accélération de la transformation numérique des administrations, pour atteindre, un trillion de dollars d’ici 2025 selon Mckinsey (2018). Cette tendance est appelée à s’accélérer encore davantage dans le monde post-Covid-19. Il existe donc un énorme marché pour les entreprises de technologie prêtes à répondre aux besoins changeants des gouvernements à l'ère numérique.

Un marché globalisé …

L’industrie govtech des « entrepreneurs publics » n’en est encore qu’à ses balbutiements, mais elle a le vent en poupe avec de fortes perspectives de croissance. Ces govtech sont les derniers arrivés dans la constellation des start-up technologiques, liées, en partie, à la vague des start-up civiques impulsées par des investissements d’impact, les civic-tech.

La compétition entre les pays pour devenir le prochain hub numérique capable de capter ces start-up et leurs investisseurs s’accélère. Paris se positionne pour détrôner Londres comme le centre d’innovation numérique dans l’Europe post-Brexit. En septembre dernier, le président Macron a annoncé avoir mobilisé cinq milliards d’euros auprès d’investisseurs dans des trois prochaines années. Cédric O, secrétaire d'État chargé du Numérique, enfonce le clou lors de sa visite à Londres en septembre 2019 : « Notre volonté est de faire de la France le premier écosystème d'Europe », faisant la promotion de la France auprès d’entrepreneurs et d’investisseurs angoissés. C’est dans ce contexte que Paris a inauguré le premier sommet global des govtech en novembre 2018, un sommet organisé par l’accélérateur govtech britannique Public devenu annuel. D’ailleurs, le marché govtech est en plein essor en France, selon une étude récente de l’antenne française de Public (2019).

Les écosystèmes govtech les plus développés se trouvent en Europe et en Amérique du Nord. Selon certaines estimations (Public et Accenture 2019), il y aurait plus de 2 000 govtech en Europe. Par exemple, en Espagne, ElectronicIDentification développe des systèmes d’identification numérique et Sincrolab aide les villes à extraire des informations des opinions des citoyens grâce à l’analyse de textes en utilisant l’intelligence artificielle. Le Français Manty offre aux administrations publiques et aux collectivités territoriales un outil de business intelligence pour analyser plus rapidement leurs données.

Les gouvernements prennent conscience du potentiel des govtech pour amener l’innovation au cœur de la sphère publique et bousculer les carcans bureaucratiques, à un moment où les citoyens attendent de meilleurs services. Pour Alex Margot-Duclot, directeur de l’antenne française de Public-France, « la govtech transforme le secteur public et la manière dont les citoyens interagissent avec lui ». Les govtech offrent de nombreux avantages aux administrations désireuses de faire mieux avec moins. Elles leur permettent d’absorber les disruptions numériques plus rapidement, en testant des solutions avec l’objectif de les généraliser et d’exploiter le big data pour accroître l’efficacité des dépenses publiques et la prestation des services publics.

Pour Alexander de Carvalho, cofondateur de Public, les gouvernements font face à trois grands défis technologiques que les govtech peuvent aider à résoudre : une dépendance excessive aux systèmes existants (les legacy systems), un manque d’investissement en technologie gouvernementale, et un petit nombre de fournisseurs en position dominante.

De nombreux pays, comme le Danemark, suivent l’exemple de la Grande-Bretagne et créent leurs propres programmes govtech.

Pour Simon Kollerup, ministre danois de l’Industrie, le programme govtech danois « est une nouvelle approche pour adopter de nouvelles technologies dans le secteur public. Mais c’est aussi une grande opportunité pour les entreprises de technologie de comprendre nos activités et nos demandes ».

Ces pays cherchent à assouplir leurs règles de passation de marchés et à introduire des conditions fiscales avantageuses pour attirer ces investissements. Mais les codes des marchés publics demeurent l’obstacle principal pour la commande publique d’innovation govtech, malgré les avancées de la législation européenne en la matière. Certaines collectivités territoriales, comme le gouvernement régional de Galice en Espagne, ont su profiter de ces cadres plus flexibles.

… qui suscite l’intérêt des investisseurs

Les fonds d’investissement en capital-risque, eux aussi, développent une plus grande appétence pour ces start-up d’un genre nouveau (Santiso et Ortiz de Artiñano 2020). Il s’agit par exemple des fonds d’investissement dans les start-up du numérique qui commencent à se diversifier dans le segment des govtech, comme Y Combinator, Formation 8 ou encore Rise Fund. Ils restent sceptiques, cependant, car la rentabilité des govtech reste incertaine et les lourdeurs administratives sont décourageantes. L’investissement dans les govtech est risqué et exige des stratégies osées et surtout un « capital patient » semblable aux investissements d’impact pour soutenir les cycles longs et les règles complexes et bureaucratiques des marchés publics.

Pour Ron Bouganim, fondateur du Govtech Fund américain, les fonds de capital-risque centrés sur les govtech doivent « briser les mythes de l’investissement dans les govtech ». Ces investissements peuvent générer des rendements financiers importants, comme le montrent les premiers exits. Les stratégies d’investissement sont prudentes, introduisant des verticales govtech dans des fonds d’innovation numérique plus diversifiés ou misant dans des start-up adoptant une approche mixte proposant des solutions numériques tant au secteur privé (B2B) que public (B2G). Par exemple, au Brésil Facilit offre une plateforme de « business intelligence » et des tableaux de bords tant aux entreprises qu’aux collectivités locales.

Dans les marchés les plus avancés, les investissements dans les govtech décollent. Aux États-Unis, ils ont atteint 336 millions de dollars en 2016, soit une croissance de 300 % depuis 2012. En 2018, le GovTech Fund, le seul fonds d’investissement centré sur les govtech, a annoncé la création d’une joint-venture de 450 millions d’euros pour investir dans des govtech en phase de démarrage en Europe.

« Pour les investisseurs avertis, explique Daniel Korski, cofondateur de Public, les govtech sont une opportunité relativement méconnue mais lucrative basée sur des contrats à long terme et des marges importantes. Nous avons déjà assisté à quelques grands exits et cela ne fera qu’augmenter. »

 

 

Govtech latines

En Amérique latine aussi, la logique de start-up s’insère progressivement au sein des administrations avec l’émergence de laboratoires d’innovation publique comme le Laboratorio de Gobierno de la présidence du Chili ou l’Équipe d’Innovation publique du ministère de la Planification du gouvernement colombien. En Colombie, il existe également un Centre pour l’innovation publique numérique au sein du ministère du Numérique chargé de promouvoir l’adoption des nouvelles technologies par les administrations.

Au Brésil, le Gnova Lab promeut l’innovation depuis l’école fédérale d’administration publique, et certains États ont rejoint le mouvement, par exemple, Espírito Santo avec son LAB.Ges. Au niveau municipal, on trouve mobilab de la ville de São Paulo. Les institutions fédérales ont développé leurs propres laboratoires govtech, comme le Colab-i de la Cour des comptes brésilienne.

Ces initiatives s’appuient sur des politiques publiques de transition numériques volontaires, adoptées ces dernières années, et un renforcement des organismes recteurs de la politique numérique de l’État (Santiso 2019d). En ce sens, ces laboratoires d’innovation publique ont suivi le modèle français d’incubateur d’innovation au sein des administrations.

Plus récemment, des incubateurs et accélérateurs de start-up govtech ont commencé à apparaître, suivant la logique privée d’externalisation par le marché. En Colombie, le gouvernement a mis en place un mécanisme de « défis publics » en 2018, MiLab, piloté par l’Agence nationale de promotion de l’entreprenariat privé. Au Brésil, le BrazilLab organise chaque année un sommet govtech pour repérer des solutions prometteuses et ensuite les accélérer en partenariat avec les pouvoirs publics et les collectivités territoriales. Cet accélérateur govtech est financé par le secteur privé, notamment les fondations et banques. Des programmes de défis publics surgissent dans de nombreuses entités publiques comme le Pitch Gov SP de l’État de São Paulo et le Just Pitch du pouvoir judiciaire fédéral.

Les start-up des marchés émergents s’intéressant chaque fois davantage aux administrations publiques, notamment celles des collectivités locales. En Colombie, par exemple, le président Iván Duque a placé l’innovation au centre de son agenda politique, misant sur « l’économie orange » des industries créatives et des start-up technologiques. Pour Idoia Ortiz de Artiñano, fondatrice du PublicTechLab basé à Madrid, « l’Amérique latine est le prochain El Dorado des govtech ». Ce laboratoire a identifié 100 govtech numériques en Amérique latine et en Espagne. L’indice de maturité des écosystèmes govtech que nous avons développé au sein de la Banque confirme le potentiel des govtech dans une région marquée par d’importants défis en matière de gouvernance, de corruption et d’informalité.

Il est intéressant de constater que de nombreuses govtech opèrent au niveau local, notamment dans les villes. Plusieurs municipalités argentines utilisent MuniDigital, une plateforme de données en temps réel pour gérer leurs services publics. Celle-ci a généré d’importants retours sur investissement et des gains d´efficacité opérationnelle. OS.City apporte des solutions basées sur le cloud, l’intelligence artificielle et le blockchain pour transformer les municipalités en plateformes intégrées pour la gestion des services numériques. Au Brésil, Gove aide les petites municipalités à recouvrir les impôts et gérer leurs dépenses plus efficacement. En 2018, elle a permis d’économiser, en moyenne, 6 % du budget municipal dans les 10 villes qui l’utilisent. Guadalajara, au Mexique, a créé sa propre govtech, Visor Urbano, pour digitaliser le cadastre municipal et faciliter la création d’entreprises, générant une augmentation de 20 % des taxes municipales. Au Mexique, CivicaDigital aide à dématérialiser les services publics.

 

 

 

Conclusions préliminaires

Il est encore trop tôt pour pouvoir déterminer l’impact qu’auront ces nouvelles approches privées pour l‘innovation publique que les start-up govtech proposent. Mais le potentiel est réel et le moment est venu d’investir dans ces start-up d’un nouveau genre qui cherchent à simplifier les bureaucraties, améliorer l’impact des politiques publiques et, in fine, résoudre les problématiques publiques. Elles peuvent ainsi aider à restaurer la confiance dans les institutions face aux attentes des digital natives. La crise du Covid-19 renforce l’urgence de la transition numérique de l’État pour dématérialiser les démarches administratives et anticiper les besoins des administrés pour éviter tant soit peu les contacts et les déplacements. Leur potentiel dans les économies émergentes aux capacités institutionnelles et technologiques plus limitées est d’autant plus important que celles-ci se trouvent confrontées à des défis de gouvernance plus prononcés, notamment en termes de corruption.

Cependant, le modèle d’innovation publique basé sur les start-up govtech se trouve confronté à de nombreux défis. Le premier est celui de l’appropriation de la solution innovante par l’administration porteuse, qui bute sur les rigidités des codes de marchés publics et à l’aversion à l’expérimentation de la commande publique. Le deuxième est lié aux fondations nécessaires pour que la transformation numérique soit responsable et sécurisée. Il s’agit notamment de la sécurisation des données publiques ouvertes au privé, des changements nécessaires aux principes de la commande publique, de la tolérance du risque et de l’expérimentation, des réglementations juridiques des partenariats avec le privé, ou encore de la justification d’une dépense publique vers le privé alors qu’il n’y a pas de certitudes sur l’issue des projets. Le troisième est lié à la « scalabilité » de ces solutions, c’est-à-dire leur déploiement à échelle et leur interface avec les services publics existants. Il est important de souligner que les solutions govtech n’ont pas vocation à se substituer aux solutions bigtech pour les systèmes lourds de gestion publique, comme par exemple l’identité numérique ; au contraire, elles ont le potentiel de les complémenter et de les augmenter. Comme le signale Hubert Guillaud (2017), « la question de l’infrastructure des services que l’État doit proposer reste entière ».

Bibliographie

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