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Les local government funding agencies (LGFA) : vers une financiarisation de l’action publique locale ?

Par Edoardo FERLAZZO

En reprenant à son compte la même approche de la financiarisation du premier article de ce numéro, cet article aborde le cas des local government funding agencies et analyse dans quelles mesures ces nouveaux dispositifs matérialisent une financiarisation du financement du crédit aux collectivités locales. Pour ce faire, l’article prend comme point d’appui une analyse de l’Agence France Locale, dont les caractéristiques sont représentatives des modèles en cours de diffusion à l’international. L’auteur documente ainsi dans un premier temps la diffusion à l’international du modèle d’agence, en se penchant notamment sur les arguments mis en avant par ses partisans en France. Puis il montre dans un deuxième temps que les effets espérés de cette financiarisation sont davantage contrastés qu’il n’y paraît.

Les lois de décentralisation du début des années 1980 ont, entre autres compétences, accordé la liberté d’endettement aux collectivités locales françaises. Cette autonomie d’endettement s’est concrètement traduite par la possibilité pour toute collectivité de recourir à n’importe quel prêteur de son choix pour financer ses dépenses d’investissement. Parallèlement, la libéralisation financière des années 1980 a comme conséquence d’aboutir progressivement à une privatisation des principales banques du crédit aux collectivités locales au début des années 1990. Cette vague de privatisations trouve son apogée dans la création de Dexia en 1993, issue de la fusion entre l’ancien établissement de crédit public français le Crédit Local de France et le Crédit Communal de Belgique. Ce double mouvement de décentralisation financière de l’action publique locale et de dérégulation financière des prêteurs du crédit local a pour conséquence d’institutionnaliser un marché concurrentiel du crédit aux collectivités locales dans les années 1990.

Sur ce marché, le financement du crédit aux collectivités locales est essentiellement pourvu par des prêts fournis par des acteurs bancaires. Le financement direct sur les marchés financiers, sous la forme d’émissions obligataires 1, comme peut le faire l’État français par exemple pour financer sa dette, est à ce titre historiquement cantonné à une place marginale. La plupart des collectivités locales françaises, en raison de leur taille et de leur surface financière insuffisantes, ont en effet structurellement peu accès aux marchés financiers. Ce type de financement est donc structurellement réservé à un nombre limité de grandes collectivités, notamment les régions Île-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur et la ville de Paris.

Néanmoins, cet état de fait est dénoncé à la suite de la crise financière de 2008. Percutant de plein fouet la finance mondiale, cette crise n’épargne pas les banques du crédit local et, au contraire, pousse même Dexia au bord de la faillite jusqu’en 2012 et sa recapitalisation en dernier ressort par l’État français. Contraint de réduire ses crédits aux collectivités locales, le financement bancaire devient la cible de profondes critiques de la part des associations d’élus locaux, qui en dénoncent la volatilité et l’incapacité à garantir un financement pérenne de l’investissement public local en temps de crise2. Les acteurs locaux profitent alors de l’occasion pour promouvoir un financement alternatif, au travers d’une agence de financement des collectivités locales.

Soutenu par la quasi-totalité des associations d’élus locaux et en dépit d’une résistance relative de l’État (Ferlazzo, 2021), le projet aboutit finalement avec la loi du 26 juillet 2013 de séparation et de régulation des activités bancaires qui crée l’Agence France Locale. Contrairement aux banques dont les ressources financières sont multiples (dépôts, services financiers, émissions sur les marchés de capitaux…), l’Agence France Locale se finance exclusivement sur les marchés obligataires pour produire du crédit aux collectivités locales (voir schéma ci-dessous).

Le circuit financier de l'Agence France Locale

La promotion d’une telle agence a fait valoir un discours mobilisant l’intérêt général des acteurs locaux à disposer d’un outil dont ils ont la maîtrise, au contraire d’une banque privée, et qui développerait, en le démocratisant à l’ensemble des collectivités locales, un circuit de financement obligataire de leur dette et, par ricochet, de leurs investissements.

Si la place de l’AFL apparaît aujourd’hui comme modeste, puisqu’elle représente un peu plus de 5 % de parts du marché du crédit local, sa création témoigne néanmoins d’une volonté de modifier en profondeur la manière de financer la dette des collectivités. C’est cette même volonté d’émancipation financière qui avait d’ailleurs conduit des collectivités locales dans d’autres pays à créer des agences similaires, parfois depuis plus de 100 ans. En effet, ce modèle d’agence est originaire des pays scandinaves et du nord de l’Europe. Il est aujourd’hui en voie de diffusion à l’international, que ce soit en France, mais aussi dans d’autres pays comme le Japon, la Nouvelle-Zélande ou le Royaume-Uni, dont les collectivités ont créé une agence respectivement en 2008, 2011 et 2014.

En reprenant à son compte la même approche de la financiarisation du premier article de ce numéro, cet article analyse dans quelles mesures ces nouveaux dispositifs matérialisent une financiarisation du financement du crédit aux collectivités locales. Pour ce faire, l’article prend comme point d’appui une analyse de l’agence française, dont les caractéristiques sont représentatives des modèles en cours de diffusion à l’international. Nous documenterons ainsi dans un premier temps la diffusion à l’international du modèle d’agence, en se penchant notamment sur les arguments mis en avant par ses partisans en France (1.). Puis, nous montrerons dans un deuxième temps que les effets espérés de cette financiarisation sont davantage contrastés qu’il n’y paraît (2.).

L’essor international des LGFA

Si les collectivités de certains pays scandinaves ont créé des agences de financement il y a plusieurs décennies, ce modèle de financement connaît un renouveau particulièrement saisissant depuis la fin des années 1980. Bien que ces différentes agences gardent des spécificités nationales, elles ont en commun d’être censées participer à une émancipation des collectivités locales par une mise en marché de leur dette sur laquelle elles ont théoriquement la main.

Les LGFA : un même acronyme pour des réalités diverses

Les premières agences de financement des collectivités locales sont toutes d’origine du nord de l’Europe (voir tableau ci-dessous). Bien qu’attestant d’un même mouvement de mutualisation de la dette des collectivités locales au sein d’une structure commune, les agences qui émergent progressivement tout au long du siècle dernier ne sont pas uniformes. Elles diffèrent notamment par la régulation plus ou moins directe que les États exercent sur la structure. Cette participation de l’État au contrôle des agences n’est pas anodine, mais donne un premier aperçu du degré de liberté additionnelle obtenu par les collectivités en créant ce type de structure. À ce titre, deux groupes distincts peuvent être identifiés.

Le premier concerne les agences où l’État n’intervient que par un contrôle indirect, le plus souvent par une supervision des finances locales. La plus ancienne des agences, la Kommunekredit danoise, est par exemple caractérisée par une autonomie relativement importante vis-à-vis de l’État. Le modèle danois ne prévoit en effet aucune participation de l’État au capital de l’agence, à l’instar de l’agence suédoise. L’État exerce néanmoins un contrôle indirect dans ces deux pays, puisqu’il a un droit de regard plus accru qu’en France sur le budget et les pratiques d’endettement des collectivités locales. Au Danemark, l’État opère par ailleurs une supervision et des audits réguliers de la structure. De la même manière, le contrôle de l’État japonais sur l’agence s’applique de manière détournée par une importante tutelle sur les marges de manœuvre financières des collectivités locales. Chaque année, l’exécutif national prépare un programme national d’endettement qui spécifie le montant global d’emprunts et les sources de financement que les collectivités peuvent utiliser, sous couvert de l’assentiment préalable du gouvernement.

Le second groupe d’agences est constitué de celles dont une partie du capital est détenu par l’État, telles que les agences norvégienne, néerlandaise et finlandaise. La Kommunalbanken norvégienne est possédée à 100 % par l’État, la BNV batave est détenue pour moitié par l’État et par les collectivités, et la Municipal Finance finlandaise est détenue à 52 % par des collectivités, à 16 % par l’État et à 31 % par un fonds de pension public. De manière analogue, le gouvernement néo-zélandais détient 20 % du capital.

Cette diversité des modèles d’agence interroge la réelle capacité des acteurs locaux à s’émanciper de l’État pour assurer un financement autonome de la dette locale. Elle ne remet néanmoins pas en cause un mouvement général de diffusion de ce modèle, comme le mettent en relief les récentes créations des agences française et britannique.Cette diffusion est également perceptible au sein de certaines instances internationales, notamment au sein du Fonds mondial pour le développement des villes3 et de l’International Finance Corporation4 qui promeuvent régulièrement le financement par pool ou par agence pour les collectivités de pays en voie de développement

Quel que soit le pays concerné, le dispositif d’agence a été légitimé autour de discours de promotion qu’il convient désormais de présenter et de discuter.

Le cas français : L’espoir d’un financement émancipé de l’action publique locale par la financiarisation

L’idée d’un véhicule de financement de la dette locale par les marchés obligataires trouve son origine dans des émissions obligataires groupées organisées par certaines communautés urbaines entre 2004 et 2008. En particulier, celle de 2008 institue un groupe d’étude réunissant les collectivités émettrices et les acteurs financiers privés organisant l’émission afin de réfléchir à un projet d’agence. Ce groupe d’étude se structure en une association en 2010 – l’Association d’étude pour une agence de financement des collectivités locales (AEAFCL) – sous l’impulsion de trois associations d’élus locaux : l’Association des maires de France (AMF), l’Association des communautés urbaines de France (ACUF) et l’Association des maires des grandes villes de France (AMGVF). Lars Andersson, créateur et premier dirigeant de l’agence suédoise Kommuninvest, devient rapidement un conseil sollicité pour discuter des grandes lignes futures de l’agence française. Une modélisation proche de l’exemple suédois est finalement proposée à l’issue des travaux de l’association dans un rapport d’étude soumis à l’État le 31 juillet 2011, dont la très grande majorité des axes sera reprise lors de la création de l’Agence France Locale en 2013.

La valorisation du nouveau circuit de financement envisagé s’adosse alors à deux types de discours de promotion : un discours expert et un discours politique. D’une part, le discours expert se structure autour de trois arguments rendant prétendument le modèle agence comme intrinsèquement plus efficace que tout autre financement de la dette locale. Premièrement, une agence, en diversifiant les sources de financement de l’investissement public local, renforce la concurrence entre les prêteurs du marché, ce qui doit se répercuter sur une baisse des prix des prêts proposés par les banques. Deuxièmement, l’agence doit conduire à un desserrement de la dépendance des collectivités vis-à-vis de l’emprunt bancaire et donc à une sécurisation de la ressource. L’arrivée d’une agence, entièrement détenue par les collectivités et se consacrant au seul financement de crédit local, doit garantir cette continuité de financement face à un comportement bancaire volatil en temps de crise. Troisièmement, le modèle d’agence ne nécessitant pas de rémunérer les actionnaires, contrairement aux banques, permet théoriquement des prêts à moindre coût pour les collectivités.

D’autre part, le discours politique s’appuie sur deux arguments. Tout d’abord, il met en valeur l’importance économique des collectivités territoriales dans l’investissement public français. Les tensions économiques, financières et sociales dans lesquelles elles se trouvent justifient alors une action volontariste qui généralise l’apport d’une agence aux conséquences qu’elle aurait sur le service public et la dynamisation économique et sociale des collectivités. Les investisseurs financiers qui achèteront des titres émis par l’agence deviennent indirectement les alliés de l’action publique locale et de l’intérêt général. Par ailleurs, la rhétorique utilisée martèle le choix fondamental d’organiser le territoire de manière décentralisée. Les transferts de compétences sont envisagés comme irréversibles, alors même que les sources de financement se tarissent. L’agence est alors présentée comme l’instrument de la poursuite des avancées décentralisatrices. Elle conduirait les instances locales à prendre en main leur destin financier et à « grandir » en soumettant leur dette aux jugements des marchés financiers.

Le modèle d’agence est ainsi présenté comme devant aboutir à une plus grande liberté financière de collectivités qui ne seraient plus dépendantes des comportements des banques et d’un contrôle plus ou moins strict de l’État sur ses finances.
 

Les effets contrastés et contingents d’un financement mutualisé de la dette publique locale

L’analyse des circuits financiers des agences tend à contraster l’effectivité de cette émancipation financière. D’une part, les agences, en ne se finançant que sur les marchés financiers, restent dépendantes des attentes des investisseurs financiers. Ces attentes les contraignent dans leur politique de sélection des collectivités qui peuvent devenir membres de l’agence et ensuite dans leur politique de distribution des crédits. D’autre part, la capacité des agences à mobiliser des collectivités et plus généralement à être attractives pour les investisseurs financiers dépend en partie de la structuration territoriale.

Le circuit financiarisé des LGFA implique une distribution inégalitaire du crédit

Afin d’offrir des conditions de prêt compétitives aux collectivités par rapport à ses concurrents bancaires, l’AFL nécessite viscéralement d’émettre des obligations à un coût restreint sur les marchés financiers. Comme l’indique le graphique ci-dessous, l’AFL cherche à émettre sur les marchés selon des conditions relativement similaires à celles de l’État français et de ses satellites financiers comme l’Agence française de développement ou la Banque publique d’investissement, considérés comme des emprunteurs peu risqués par la communauté financière.

La crédibilité de l’Agence France Locale sur les marchés : pouvoir se comparer aux émetteurs souverains peu risqués

Il en résulte que pour assurer cette « qualité » de sa signature vis-à-vis des investisseurs financiers, l’AFL doit mettre en œuvre une politique restrictive de sélection des collectivités pouvant être membres de l’agence, puis calibre sa distribution de prêts entre membres en fonction de certaines de leurs caractéristiques financières et économiques. Ces deux politiques sont articulées autour d’un dispositif unique : une grille de notation des collectivités (voir ci-dessous). Les opérations de construction de ce circuit financier répondent à l’ensemble des caractéristiques d’un circuit financiarisé : création d’un véhicule d’investissement (en l’occurrence un titre obligataire), création de rendement, réduction du risque, création de liquidité5 (Chiapello, 2020).

La grille de notation des collectivités locales utilisées par l'AFL

L’adhésion est accordée à la suite d’une analyse quantitative et financière de la collectivité, résumée par une note financière comprise entre 1 et 6 (étape 1 dans la grille de notation ci-dessus). Une première partition entre les collectivités respectant les critères du dispositif et celles exclues, car jugées comme pouvant mettre en difficulté la crédibilité de l’agence sur les marchés, est introduite. Sur les 39 000 collectivités territoriales françaises, 3 % sont écartées d’emblée et concernent des communes touristiques littorales et de montagne et de villes périurbaines de grandes périphéries, caractérisées par un endettement important.

La grille de notation est ensuite utilisée par l’AFL pour définir les conditions de crédit accordées aux membres par l'AFL (étape 2 dans la grille de notation ci-dessus). À la première note financière est ajoutée une note additionnelle socio-économique, comprise entre –0.5 et +0,5 pour constituer une « note système ». Si cette note système est inférieure à 5, la collectivité se voit alors octroyer un crédit. À l’inverse, si elle est supérieure à 5, le crédit n’est pas accordé. Cette note engendre donc un nouveau fractionnement – cette fois-ci des collectivités membres – en deux sous-groupes, celui ayant accès au crédit AFL et celui ne l’ayant pas, bien que membre.

Le dispositif développé par l’AFL pour juger du risque de crédit des collectivités est un modèle de quantification financiarisé (Baud et Chiapello, 2015). Les notes sont censées refléter un niveau de risque précis, traduit en termes statistiques et probabilisables (Lazarus, 2012 ; Chiapello, 2015) et appréhendé à l’aune de critères quasiment purement financiers. Cette politique permet d’ajuster les crédits de telle façon à ce que le risque de crédit pris par l’AFL puisse être considéré comme « raisonnable » par les marchés. Dans ce cadre, ce calibrage en fonction des meilleures notes induit une recherche de sélection des « meilleurs » élèves et d’une répartition différenciée du crédit entre les collectivités membres de l’AFL, qui bénéficie à certaines, et en particulier aux métropoles (voir graphique ci-dessous).

Répartition du crédit entre les collectivités membres de l'AFL

Le circuit financiarisé du crédit de l’AFL élargit le nombre de collectivités éligibles à l’emprunt obligataire en le « démocratisant » à certaines d’entre elles, comme les intercommunalités, mais reste en partie étanche à d’autres plus petites ou plus en difficulté financièrement6. Une telle politique contraste par conséquent avec les arguments de promotion de l’agence qui faisait valoir la poursuite de l’intérêt général. Au contraire, il semble que les crédits aillent vers les collectivités dont le dynamisme économique et territorial est déjà robuste, notamment certaines métropoles. Dans ce cadre, sans pouvoir le prouver néanmoins, il est possible de supposer que les agences participent à maintenir, voire à accroître, des inégalités territoriales déjà existantes entre centres et périphéries.

Les LGFA, la financiarisation vectrice de disparités territoriales ?

Comme en témoigne le cas de l’AFL, le modèle d’agence semble être en premier lieu destiné aux territoires les plus dynamiques financièrement et économiquement. Ce sont en effet ceux-ci qui présentent les garanties les plus solides à offrir aux investisseurs financiers. Ce sont d’ailleurs les grandes zones métropolitaines, ainsi qu’un certain nombre de régions (Bade-Wurtemberg, Catalogne, Lombardie…), qui semblent de manière générale le plus bénéficier des dynamiques politiques, économiques et financières du capitalisme contemporain (Pasquier, 2016)7.

Les caractéristiques territoriales des pays nordiques sont à cet égard très attrayantes pour les investisseurs financiers. Nombre d’entre eux ont procédé à des réformes territoriales d’envergure pour réduire le nombre d’échelons territoriaux, en créant des structures territoriales de taille importante, peu nombreuses et à large surface financière, notamment au Danemark et en Suède (Grison, 2016). Le gouvernement suédois avait par exemple dès 1952, puis en 1974, lancé des fusions de grande envergure pour ses communes, les faisant atteindre une taille moyenne de 34 000 habitants. Considérant que le nombre d’échelons administratifs entraîne un éparpillement du service public entre une multitude de petites entités administratives et empêche de fournir une qualité de service satisfaisante, le gouvernement danois a décidé quant à lui d’une vaste réorganisation territoriale en 2007 (Christiansen et Vrangbæk, 2018). Les treize anciens comtés et les trois municipalités ayant des fonctions proches sont fusionnés en cinq régions. Le nombre de municipalités est réduit de 271 à 98, aussi par fusion, pour une taille moyenne de 30 000 habitants (Wollman, 2008). De la même manière, bien qu’ayant peu réformé leur structuration administrative, les Pays-Bas sont caractérisés par des collectivités de taille importante, fortement peuplées et aux marges de manœuvre financières importantes.

À l’inverse, et en dépit de nombreuses tentatives de réformes8, la structuration territoriale française n’a que peu évolué et semble aux antipodes des cas nordiques. La France a en effet un morcellement territorial très important. Avec 35 000 communes, elle pèse presque un tiers (30,1 %) de l’ensemble des villes au niveau européen et compte notamment un nombre inégalé en Europe de communes de moins 150 habitants (Grison, 2016)9. Est ainsi posée en filigrane la question de l’adéquation d’un modèle de financement qui souhaite embrasser un large éventail de collectivités et les caractéristiques structurelles des maillages territoriaux des pays où de telles agences ont été instaurées. Ces agences ont été créées dans des pays dont la structuration territoriale est resserrée autour d’un faible nombre de grandes collectivités déjà très autonomes fiscalement et financièrement. Les collectivités de ces pays possèdent des compétences très larges en termes d’effectifs, de budgets, de nombre et de profondeur du portage des politiques publiques. Au Danemark, les collectivités assument par exemple presque les trois quarts de l’emploi public et quasiment 50 % des dépenses publiques.

Cela interroge par conséquent l’action de l’agence française alors même que celle-ci agit dans un espace modelé par une histoire territoriale extrêmement différente et similaire à celle des pays du sud de l’Europe. La fragmentation territoriale française et la moindre étendue des compétences économiques et financières des acteurs publics locaux risquent de contrarier la volonté initialement affichée des promoteurs de l’agence de favoriser l’intérêt général de l’ensemble des collectivités locales. Cette volonté se heurte donc à la réalité des marchés financiers, importée au sein de l’agence et transformée en une politique de crédit qui tend à renforcer les tendances territoriales actuelles, au détriment d’une justice territoriale souvent invoquée dans les débats.

Conclusion

Sous l’impulsion d’un certain isomorphisme institutionnel, les LGFA semblent devenir un modèle en voie de diffusion internationale, que ce soit en Europe ou dans le monde. Ce modèle matérialise une financiarisation des circuits financiers de la dette des collectivités locales qui n’est pas neutre. Cette financiarisation de l’action publique locale engendre en effet des effets sélectifs qui bénéficient aux collectivités capables de répondre aux attentes des investisseurs, à savoir les grandes collectivités. L’apparition de l’AFL apparaît donc comme symptomatique d’une série de réformes territoriales en France visant à l’agrégation des collectivités territoriales. Sa permanence sur le marché du crédit local semble en ce sens étroitement liée à cette convergence administrative territoriale qui pourrait à terme favoriser une convergence des modes de financement vers le financement obligataire.

Par Edoardo Ferlazzo
Docteur en économie et en sociologie. Chargé d’études et de diffusion des savoirs à l’IGPDE

Notes

1 Les obligations sont des valeurs mobilières qui correspondent à une part de dette émise par un acteur économique, le plus souvent une entreprise ou un État, sur les marchés financiers. Ce titre de créance se distingue des actions notamment, car il est rémunéré, pour le prêteur, par un intérêt fixe, dénommé coupon. 

2L’investissement public local représente autour de 70 % de l’investissement public total. Rappelons également que les collectivités locales ont l’obligation légale d’utiliser l’emprunt pour leurs seules dépenses d’investissement.

3 Le FMDV est une ONG créée le 7 décembre 2010, sous l’impulsion de deux associations internationales, l’association mondiale des grandes métropoles et régions métropolitaines, Metropolis, et la plus grande association mondiale de collectivités locales, les Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU). Elle a pour mission de promouvoir des solutions d’investissement et de financement pour le développement urbain. 

4 L’IFC est un organisme attaché à la Banque mondiale qui vise à aider le secteur privé des pays en voie de développement.

5 Au sein de la communauté financière, un actif financier, tel qu’une obligation ou une action, est dit liquide lorsqu’un investisseur peut l’acheter ou le vendre rapidement, à moindre coût et sans influence majeure sur son prix. La liquidité est donc le reflet de la facilité avec laquelle cet actif est échangeable. Les titres liquides sont particulièrement recherchés par les acteurs financiers car considérés comme peu risqués.

6 L’AFL est composé de 383 collectivités actionnaires : 2 régions, 9 départements, 2 collectivités d’outre-mer, 82 EPCI (dont 12 métropoles) et 288 communes. Parmi ces 288 communes, 60 % ont moins de 5 000 habitants. Si l’AFL est donc accessible pour de petites collectivités, la distribution du crédit entre ses membres est structurellement plus favorable aux collectivités dont la surface financière est la plus importante.

7 Notons également que les réformes d’agrégation communale et régionale ont aussi été déterminées par une réflexion dépassant les seuls critères économiques et visant à répondre à une demande sociale d’une offre plus importante d’équipements publics. 

8 Les dernières lois de décentralisation de 2010, 2014 et 2015 ont par exemple tenté de renforcer la métropolisation du territoire français, en créant des statuts particuliers pour certaines collectivités locales. 

9 La France se situe également dans les pays européens dont la taille moyenne des collectivités est la plus faible avec la République tchèque, la Slovaquie et la Suisse (entre 12 et 17 km2).

Références bibliographiques

  • Baud C. et Chiapello E. (2015), « Comment les firmes se financiarisent : le rôle de la réglementation et des instruments de gestion. Le cas du crédit bancaire », Revue française de sociologie, vol. 56, no 3, pp. 439-468.
  • Chiapello E. (2015), « Financialisation of Valuation », Human Studies, vol. 38, no 1, pp. 13-35.
  • Chiapello E. (2020), “Financialization as a socio-technical process”, dans Mader P, Mertens P. et Van der Zwan N. (dir.), International Handbook of Financialization, Routledge.
  • Christiansen T et Vrangbæk K. (2018), “Hospital Centralization and Performance in Denmark-Ten Years on”, Health Policy, vol. 122, no 4, pp. 321-328.
  • Ferlazzo E. (2021), « Quand la pénurie financière de l’État fait le lit de la financiarisation de la dette des collectivités locales : la genèse de l’Agence France Locale », Revue française de socio-économie, n° 27 (à paraître).
  • Grison J.-B. (2016), « Les découpages municipaux en Europe : la France est-elle vraiment une exception ? », EchoGéo, no 35 [En ligne]
  • Lazarus J. (2012), « Faire crédit : de la noble tâche à la corvée », Revue française de socio-économie, vol. 1, n° 9), pp. 43-61.
  • Pasquier, R. (2016), « Crise économique et différenciation territoriale. Les régions et les métropoles dans la décentralisation française », Revue internationale de politique comparée, vol. 23, no 3, pp. 327-353.
  • Wollmann H. (2008b), “Reforming Local Leadership and Local Democracy: the Cases of England, Sweden, Germany, and France in Comparative Perspective”, Local Government Studies, vol. 34, no 2, pp. 279-298.
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