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Le design peut-il réenchanter l’action publique ?

Par Fabien Gélédan

À propos de l'auteur

Fabien Gélédan a pris part à de nombreux projets de modernisation de l’Etat et d'innovation à la DGME puis au SGMAP. Dans le cadre du programme « Futurs publics », il contribua notamment à introduire des méthodes basées sur les sciences sociales. Il dirige aujourd’hui le pôle « Transformation et Innovation » de l’Ecole Polytechnique Executive Education et poursuit ses recherches dans le cadre de la chaire « Innovation publique » portée conjointement par l’ENA, l’ENSCI, l’Ecole polytechnique et SciencesPo.

Le design connaît un engouement dans les administrations publiques dont il importe de prendre la mesure. Le propos ne sera pas ici d’épuiser la question essentielle de sa contribution possible à la conception de l’action publique de demain. Il s’agira, à partir d’une synthèse des derniers travaux empiriques sur le sujet, notamment en sociologie et en gestion, complétés par des données récoltées comme chercheur embarqué dans la constitution du laboratoire « Futurs publics », de proposer un point d’étape et d’en tirer quelques conclusions partielles.

Encore inconnue dans les administrations, il y a quelques années encore, la rhétorique du design thinking semble gagner le secteur public avec son cortège bigarré de méthodes d’« idéation », de « prototypage » et son obsession de l’usager. Il n’est désormais plus rare pour les administrations d’embaucher des designers, comme il devient commun de passer des marchés incluant des prestations de design de service. Le lancement début 2019, dans le cadre du Programme d’Investissement d’Avenir (PIA), du programme « designers d’intérêt général » visant à faire appuyer par des designers des projets innovants proposés par des administrations témoigne de la volonté de soutenir et d’amplifier ce mouvement. Rien, au début des années 2000 ne laissait présager de cette institutionnalisation rapide. L’heure était à l’optimisation budgétaire, à la baisse des effectifs et au lean management dont la fameuse Révision générale des politiques publiques (RGPP) fit grand usage de 2008 à 2012 (Gélédan, 2012). L’irruption du design semble porter une autre ambition : il faudrait concevoir ou reconcevoir l’action publique pour la hisser à la mesure d’une demande sociale que les voies habituelles de la bureaucratie rationnelle ne parviennent plus à saisir dans sa complexité et encore moins à satisfaire. La promesse est belle, en ce qu’elle ouvre des horizons que l’obsession de l’optimisation avait en partie obscurcis.

Bien souvent, pourtant, les projets embarquant ces méthodes laissent aux entrepreneurs d’innovation publique un goût d’inachevé, et parfois un peu d’amertume. « On a parfois l’impression qu’on sert à faire passer la pilule », marmonne ainsi Guillaume cofondateur d’une agence de design pionnière de l’innovation publique, méditant presque pour lui-même sur son activité. Comme le souligne le chercheur en management Philippe Lefebvre en s’appuyant sur la description d’une dizaine de projets étudiés dans le cadre du projet de recherche « FIP Explo », la phase de créativité est souvent réduite et aboutit à des idées « réalistes » et peu originales (Lefebvre, 2018).

Car c’est un fait, en contrepoint des couplets sur les promesses du design, on entend bien des récits qui le rapprocheraient de ce que la sociologue Marie Alauzen nomme un « travail d’égaiement » de l’action modernisatrice, qui vise à la rendre plus attrayante sans en modifier fondamentalement les objectifs ni les résultats (Alauzen, 2019). Il faut dire que ces méthodes en viennent à mettre à la question les fonctionnements de l’action publique telle que leur pratique la révèle, jusqu’à parfois en dessiner, en creux, une critique acerbe.

Design, design de service, design thinking : discours de la méthode

On le perçoit, le terme « design » est pris ici dans un sens qui excède l’usage habituel qui le confine à ses applications industrielles et sa dimension esthétique. Stéphane Vial, chercheur en design et philosophe du numérique, montre ainsi une extension progressive du champ du design qui s’applique désormais, non plus seulement à des objets, mais aussi à des systèmes plus complexes incluant des interactions et des services (Vial, 2017). S’il faut bien accepter que le vocable ne se laisse pas définir aisément, on peut, avec le philosophe Pierre-Damien Huyghe, y voir un processus de « modalisation » qui permet de concevoir et matérialiser, en fonction des contextes, des usages ou des représentations du concepteur une multiplicité de modes d’existence d’un dispositif (Huyghe, 2014). Une chaise ou un service de bicyclettes partagées peuvent ainsi prendre différentes formes en fonction d’une série de choix opérés par le designer ou ses commanditaires.

De nombreuses modélisations ont tenté de rendre compte de ce processus complexe et peu intuitif pour des esprits rompus aux méthodes cartésiennes. Les deux qui s’avèrent les plus influentes sont, en 2004, le « double diamant » encore aujourd’hui en usage au Design Council britannique puis, en 2008, la proposition, depuis souvent reformulée et approfondie du design thinking posée dans la Harvard Business Review par Tim Brown. Un certain nombre de principes communs se dégagent néanmoins de ces tentatives méthodologiques :

  1. Une attention portée à l’expérience de l’usager, c’est-à-dire, non seulement à ses besoins, mais aussi à ses usages et à ce qu’il ressent.
  2. Une vision élargie du concept d’usager qui englobe l’ensemble des acteurs participants d’un processus ou d’un service.
  3. La nécessité de matérialiser rapidement une solution provisoire afin de la mettre en test et d’entrer ainsi dans un processus d’amélioration.

Ce qui frappe, en revanche, c’est le refus de la plupart des acteurs de se réclamer explicitement d’une méthode formalisée (Colence, Lefebvre & Pallez, 2019), bien qu’il leur arrive parfois de s’y référer en cours de projet à des fins pédagogiques ou heuristiques. À bien des égards, la posture revendiquée est souvent celle de l’artisan qui adapte, bricole, produit la méthode et les outils adaptés à chaque situation proposée. En d’autres termes, la méthode de conception ferait elle-même à chaque fois l’objet d’un processus, total ou partiel de conception qui ferait partie intégrante du projet. Bien sûr, il y a des figures obligées et il est rare de ne pas croiser, sous une forme ou sous une autre, les fameux persona, artefacts permettant d’incarner de la manière la plus réaliste possible les différents usagers impliqués. Mais l’art serait davantage dans la manière de mettre en jeu les outils et de travailler l’agencement fin des étapes que dans l’application de la méthode elle-même. « Moi, je laisse toujours les outils aux participants. Je les donne », commente ainsi une designer, cofondatrice d’une agence indépendante, lors d’une formation à l’animation des démarches de design de services, illustrant ainsi sa confiance dans le fait que la valeur apportée réside bien dans ses tours de main d’animation, sa capacité à reformuler un problème que dans le seul enchaînement mécanique des outils.

La difficulté relative à matérialiser ces savoirs hypersitués ne doit pas étonner, ni même décevoir. Elle est à resituer dans un champ concurrentiel, où la capacité à reconcevoir la méthode fait partie des critères de différenciation. Mais elle témoigne également de la diversité objective de situations organisationnelles rencontrées et de l’inclusion du design dans des agencements de pouvoir variables en fonction des missions. En d’autres termes, la pensée design, pour opérer dans le champ de l’action publique, doit se frayer une voie dans l’arène déjà bien encombrée par des édifices bureaucratiques aux logiques éprouvées.

 

 

Le design comme programme de modernisation ?

En 2012, l’arrivée en France d’une majorité politique renouvelée marque à la fois le coup d’arrêt de la révision générale des politiques publiques (RGPP) et une période de flottement dans l’activité modernisatrice de l’État. À défaut de programme et de vision claire sur la modernisation de l’action publique, le nouveau gouvernement arrive dans la volonté de rompre dans le contenu et dans le style avec la réforme finissante. Un rapport est commandé dont on attend une condamnation sans appel de la RGPP et de ce qui a été ressenti comme une brutalité aveugle (IGA, IGF, IGAS, 2012). Dans le même temps est constitué un grand Secrétariat général à la modernisation de l’action publique (SGMAP) sous l’égide des services du Premier ministre et non plus des ministères financiers, avec lequel doivent être élaborées les nouvelles voies de la modernisation de l’État.

Dans les bagages de l’entourage de la ministre en charge de la réforme de l’État, Marylise Lebranchu, se trouvait par ailleurs la 27e Région. Présidée par le député de la Nièvre, Christian Paul, cette association, fondée en 2008 avec le soutien appuyé de l’Association des Régions de France (ARF), a pris naissance au sein de la Fondation internet nouvelle génération (FING), déjà bien implantée auprès des pouvoirs publics. Depuis plusieurs années, déjà, elle avait ouvert la voie, en France, de l’innovation par le design, notamment auprès des collectivités territoriales grâce à une formule principale, la « résidence ». L’idée est d’immerger, par séquences d’une semaine, une équipe composée principalement de designers sur un territoire donné pour travailler des questions aussi variées que « les nouveaux usages des médiathèques », « repenser les achats durables » ou « concevoir le collège du futur ». Autour de ces missions, l’association fédère un petit groupe de jeunes designers, pour beaucoup formés à l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI) et qui, dans les années qui suivent, lanceront plusieurs des agences emblématiques du design de politiques publiques.

Il est revenu également à la 27e Région d’explorer les réseaux internationaux de l’innovation publique. Car, il y avait désormais des exemples étrangers bien installés dont les plus visibles étaient à l’époque le Nesta britannique, organisme public devenu fondation indépendante en 2010, mais surtout le MindLab danois, structure interministérielle née dès 2002 au sein du ministère des Finances et fermé en 2018. Abritant des équipes pluridisciplinaires de designers, d’ethnologues et de fonctionnaires dans des locaux en open space, incluant une salle de créativité, posée sur le sol comme une étrange bulle dont on pouvait utiliser les parois pour écrire, le MindLab était un peu l’archétype le plus achevé du laboratoire d’innovation publique. Il avait déjà à son actif plusieurs projets de design couronnés de succès, menés notamment avec les services fiscaux. Le 18 février 2013, Marylise Lebranchu, se déplace à Copenhague pour visiter le MindLab, à l’initiative de la 27e Région, entourée d’un aréopage qui inclut Christian Paul lui-même, des représentants du SGMAP, de l’ENA et du CNFPT. La séduction opère. En rupture avec la réforme précédente, vue comme imposée à l’administration par des cabinets de conseil externes, ces méthodes nouvelles permettraient de s’appuyer sur la participation des agents en vue de la satisfaction des usagers : voilà un programme de modernisation déjà ficelé pour un gouvernement qui en manquait cruellement. Que les choses soient, évidemment, un peu plus compliquées que cela, pour l’heure ne compte pas. Le sympathique designer devient l’antidote « cool » au consultant hautain et cravaté, porteur d’injonctions gestionnaires et de tableaux Excel…

Le SGMAP, qui devait déjà à l’insistance du cabinet de la ministre compter au nombre des financeurs de la 27e Région, se vit assigner la tâche de trouver une voie d’acclimatation de ces méthodes en vue de créer un MindLab « à la française ». Ces injonctions trouvaient par ailleurs un écho dans le service Innovation du SGMAP, où des approches centrées sur les usagers et appuyées sur des outils souvent proches de ceux du design, comme le parcours utilisateur, étaient déjà en usage depuis 2008 dans le cadre d’un plan de simplification administrative (Gélédan, 2016). Très vite une résidence commune est décidée sur le thème des services publics de proximité. Une équipe est déployée à Cluny et œuvre sur le terrain quatre semaines entre septembre 2013 et octobre 2014 à partir d’un relais service public. Cette expérimentation a été largement documentée par deux chercheurs en gestion (Coblence & Pallez, 2015) ainsi que par le responsable du relais service public (Chevrot, 2018) et peut utilement servir de départ à la description plus concrète d’un projet d’innovation par le design.

Le design à l’épreuve des administrations / les administrations à l’épreuve du design

À vrai dire, le thème des services publics de proximité n’est pas un premier choix. Il avait d’abord été décidé de trouver une politique publique disposant d’un porteur en mesure de reprendre à son compte les préconisations qui seraient issues des expérimentations. Après des échanges entre cabinets ministériels, il avait été projeté de travailler sur l’avenir des centres de documentation d’information au sein des établissements scolaires. Une réunion de cadrage avait même été planifiée avant d’être annulée le jour même, sans explications, en même temps que le projet lui-même. Le sujet des services publics de proximité permettait une approche transversale des politiques publiques et présentait ainsi l’avantage de ne pouvoir être revendiqué par un seul acteur. Le lieu de Cluny était plutôt propice et les élus désireux de participer à ce type d’expérimentations. C’est ainsi qu’est lancée l’opération « L’administration publique au coin de ma rue » dont les trois premières semaines se déroulent sur le terrain, et la dernière au SGMAP, afin de voir comment les intuitions et les résultats recueillis pourraient alimenter une réforme de plus grande ampleur.

La semaine 1 est dédiée à un travail d’« immersion », où l’équipe observe l’activité du relais services publics, les interactions avec les usagers et les services publics locaux. De nombreux dysfonctionnements sont assez rapidement mis à jour : pannes répétées des bornes, communications peu fluides entre acteurs locaux, relations difficiles avec les administrations…Très vite, cependant, l’observation devient analyse et recherche de solutions avec le début de la formulation d’une série de sept « visions », c’est-à-dire de sortes de slogans pouvant englober toute une série d’outils et de solutions susceptibles d’être « prototypées » et mises en test lors d’ateliers participatifs regroupant agents et usagers. Par exemple, la « vision 3 – tous un peu relais du relais services publics » vise à faire des utilisateurs réguliers du RSP des relais pour toucher des usagers dans le besoin mais non utilisateurs de ses services.

Les semaines 2 et 3 sont consacrées à la reformulation de ces sept visions et à l’élaboration de rapides maquettes (« prototypes ») destinées à être testées. Sont ainsi testés un système de visioconférence à bas coût à partir d’une tablette connectée, permettant aux points de médiations, tels accueils de mairie ou le RSP de faire le lien avec les services publics idoines, mais aussi un « kit du médiateur » pour armer les personnes permettant la mise en relation des usagers avec les services publics. Sont également interrogées les postures d’une administration jugée comminatoire, froide et hautaine à travers un travail sur la réécriture des courriers administratifs. Une série de lettres fictives est ainsi produite, illustrant tout le nuancier de positions possibles de l’administration. Et si l’administration « vous parlait comme à un ami » ? Et si « elle vous disait vos quatre vérités » ? Et si elle se montrait « menaçante » ? Le MindLab avait entrepris un travail de ce type en s’inspirant de l’exposition Prenez soin de vous, où la plasticienne Sophie Calle fait interpréter une lettre de rupture envoyée par un amant par une foule de personnalités diverses. Il s’agit, bien entendu, de rendre les administrations sensibles au fait qu’elles ont une voix et un ton et que celui-ci n’a rien de neutre, car il conditionne une part de l’interaction avec les usagers.

La quatrième semaine ramène l’équipe à Paris, dans les murs du SGMAP, à Bercy, afin de faire un bilan des expérimentations et de décider des suites à donner avec les acteurs concernés, notamment la défunte DATAR et les ministères sociaux. Peu d’actions concrètes ont pu être actées à ce moment. Cela n’entrait pas vraiment dans les feuilles de route des ministères impliqués, un peu pris à rebrousse-poil, il est vrai, de n’avoir pas été davantage impliqués en amont. Certes, le diagnostic est largement partagé. Mais il semble que les administrations classiques ne disposent pas des outils pour se saisir des intuitions matérialisées dans ces dispositifs souvent ingénieux.

Ce bref résumé permet de mettre en lumière un certain nombre de traits caractéristiques d’autres démarches de design embarquées dans l’action publique.

  1. La difficulté à définir dès les débuts une cible et des livrables précis, puisqu’ils sont conditionnés par la phase d’observation. Le design se meut avec plus d’aisance dans les zones grises où il a la possibilité de reformuler, de préciser lui-même la question posée, ce qui peut mettre mal à l’aise une administration supposée sachante. Le corollaire en est la difficulté à mener à bout une démarche disruptive qui menace sans cesse d’échapper à son commanditaire. D’où sans doute la tentation de cantonner le design à une logique d’égaiement.
  2. L’observation et l’expérimentation sont porteuses d’une charge critique importante pour l’administration qui doit savoir adopter une posture réflexive afin de prendre en compte l’effet qu’elle a sur l’expérience de l’usager, en dehors de toute objectivation possible.
  3. Il existe une difficulté à trouver des voies de généralisation des pratiques hypersituées du designer, qui ne se laissent pas réifier sous la forme de simples « bonnes pratiques » prêtes à l’emploi. Les administrations ont longtemps eu tendance à exprimer leurs frustrations en cherchant un prétendu « passage à l’échelle ». La solution passe sans doute davantage dans la mise en capacité des territoires à formuler les solutions les plus adéquates à leur contexte. Le problème se pose alors autrement et devient celui du maintien d’une règle nationale quand chaque agent est invité à innover.
  4. Les éléments de sciences sociales (ethnographie, sociologie…) invoquées par les acteurs le sont souvent à titre de simple légitimation de la pratique du designer. Le temps du projet comme l’ethos du designer invitent à prendre rapidement un point de vue (ici, les visions) qui permet de guider le choix des solutions à prototyper et permettre le travail de design. L’observation est réduite au strict minimum et n’existe qu’en vue de la matérialisation des maquettes à tester. On pourrait y voir, plus qu’une limite, une voie de développement de la puissance des démarches de design par une meilleure intégration des sciences sociales.

Vers l’institutionnalisation d’une nouvelle science de gouvernement ?

En même temps que cette expérimentation suivait son cours, il est décidé de mettre en œuvre les méthodes de design pour concevoir les contours de la future entité d’innovation publique au cours d’un « laboratoire éphémère » dont la préparation est largement opérée par la 27e Région. Le 10 avril 2013 règne ainsi dans la salle Richard-Lenoir de l’ENSCI une étrange atmosphère d’école buissonnière, alors que s’y rassemble un hétéroclite attelage de hauts fonctionnaires en tenue décontractée, de conseillers techniques de ministères en goguette, de chercheurs en innovation curieux des anciennes bureaucraties et de sociologues de l’action publique. À bien des égards, le moment est caractéristique de ce que peut produire, y compris dans les organismes privés, un atelier ponctuel de design thinking : un moment collectif inspirant, quelques promesses sans conséquences et aucun résultat concret. Peu, en effet, de ces réflexions, pour autant qu’elles aient été exploitables, auront contribué à l’éclosion du laboratoire. La journée permet en revanche au SGMAP de reprendre la main sur la constitution du futur laboratoire.

Ce laboratoire se nommera finalement « Futurs publics » et se voit doté d’une petite équipe de trois personnes (dont l’auteur de ces lignes). Dans les premiers temps, néanmoins, aucun budget ni projets ne lui sont assignés. Il faudra donc faire des « coups » pour faire ses preuves. La difficulté était de parvenir, en l’absence de fonds et de marché-cadre, à recourir aux compétences multiples, nécessaires à l’innovation. Un test est effectué sur le redesign du bulletin de paie avec un groupe d’étudiants de l’ENSCI. Puis un projet est lancé en appui au ministère de l’Éducation nationale sur les modes de diffusion des usages pédagogiques du numérique en lien avec le GIS interdisciplinaire M@rsouin. Enfin, un projet visant à repenser les processus d’accueil de la CNAV permit, via une sous-traitance, de recourir à un jeune cabinet de design dont les membres fondateurs avaient largement contribué aux travaux de la 27e Région, Plausible Possible. Les premiers résultats de ces tâtonnements furent jugés suffisants pour permettre le lancement, dès 2014 d’un appel d’offres qui permettrait à Futurs Publics un accès direct aux agences de design de service dont le marché se structurait progressivement. Parallèlement, les projets et tests se multiplient dans les collectivités territoriales, comme l’initiative « Bureau du futur » en Pays de la Loire, des expérimentations sur le compostage des ordures ménagères par la métropole de Grenoble, etc.

À mesure que les administrations s’accoutument au design, on voit des agences de design déjà bien installées s’intéresser progressivement aux administrations publiques et gagner des marchés, tels les Sismo ou User Studio. Quant à Talking Things et Plausible Possible, deux entités rassemblant des designers ayant longuement accompagné la 27e Région, elles se rapprochent en 2017, pour devenir Vraiment Vraiment. Un champ du design de l’action publique s’est ainsi progressivement structuré depuis 2012.

Faut-il, comme le proposent Marie Alauzen et Coline Malivel, voir dans le design une nouvelle « science de gouvernement », c’est-à-dire un savoir mobilisé en vue du gouvernement des hommes (Alauzen & Malivel, 2020) ? Sans doute, à un moment où gouverner, c’est de plus en plus agir sur les conduites et travailler sur les automatismes comportementaux que sur la raison des citoyens (Dubuisson-Quellier, 2016). Le moins qu’on puisse dire est cette science n’a pas encore montré son potentiel en ce sens. On le doit sans doute en partie à la manière particulière dont le design s’est imposé dans la modernisation de l’État, comme une version humaniste et sensible de la réforme, opposée à la dureté gestionnaire. Mais, après tout, tout peut être objet de design. À l’heure du confinement, alors que la sécurité de tous fait peser une contrainte sans précédent sur nos corps et nos vies, il faut peut-être se féliciter qu’on ne fasse pas tout pour nous rendre l’expérience de la perte de liberté trop commode. Car il n’est pas impossible qu’on voie un jour comment, par la grâce de l’ergonomie, l’inacceptable devient peu à peu négociable, pour peu que l’expérience concrète en soit indolore, voire ludique.

3 questions à Zoé Aegerter, designer

Pouvez-vous dire quelques mots sur votre parcours?

Je suis designer indépendante, diplômée de l’Ensci-Les Ateliers. Je suis généraliste de formation mais, j’ai choisi progressivement de concentrer mon activité autour de trois champs d’action : les interactions humain-machine (IHM), le design de service et la recherche par le design. Je collabore avec des laboratoires de R&D, les directions numériques de grandes organisations mais aussi avec des collectivités territoriales, des institutions ou encore des associations. J’enseigne également auprès de jeunes designers ou de professionnels d’autres domaines qui cherchent à mieux appréhender le potentiel design.

Selon vous, que peut apporter le design à l’action publique ?

Je dirais assez simplement que le design peut aider l’action publique à être plus publique. J’entends par-là, à mieux connaître son public, mais aussi à créer des espaces publics au sens d’espaces de discussion, et c’est bien que ce que fait le design en intégrant les usagers dans son processus de conception. Cela peut même aller plus loin, en accompagnant les conditions d’émergence d’un débat public. En effet, le design dans le champ de l’action publique est souvent porteur de pratiques participatives, plus encore il a la capacité de faire reconnaître l’importance du quotidien, c’est-à-dire de révéler le poids social d’un service mal conçu ou d’un formulaire incompréhensible. Idéalement, ce design-là est un design de la res publicae, du domaine commun. Quoi de plus beau que chercher à élargir l’espace des communs ?

Pouvez-vous nous donner l’exemple d’un projet sur lequel vous travaillez actuellement ?

En ce moment, je travaille en binôme avec un sociologue, François Huguet, dans le cadre de la chaire innovation publique. Nous travaillons avec des assistantes sociales, des secrétaires administratives, des conseillères en économie sociale et familiale (il y a une majorité de femmes) du département du 93 pour essayer d’améliorer ensemble l’accompagnement des habitants qui ont besoin d’aide sociale. Cela passe en particulier par la prise en compte des situations d’illettrisme, d’illectronisme et de multilinguisme dans la relation avec l’administration. Nous avons fini la phase d’observation et d’analyse fin 2019 et nous étions en train de préparer l’expérimentation d’une piste choisie avant que le confinement ne débute. À suivre donc...

Bibliographie

ALAUZEN Marie, Plis et replis de l’État plateforme. Enquête sur la modernisation des services publics en France, thèse de doctorat, PSL - Mines Paritech, Paris, 2019.

ALAUZEN Marie et MALIVEL Coline, « Le design est-il en train de devenir une science de gouvernement ? : Réflexion sur les espoirs suscités par les sciences du design dans la modernisation de l’État (2014-2018) », Sciences du Design, A paraître en 2020.

BROWN Tim, « Design Thinking », Harvard Business Review, June 2008, https://hbr.org/2008/06/design-thinking.

CHEVROT Boris, De l’isolement social aux territoires sociables : recherche impliquée sur l’intervention sociale en milieu rural, à l’épreuve de l’innovation territoriale, thèse de doctorat, Université de Lyon, 2018.

COBLENCE Emmanuel, LEFEBVRE Philippe et PALLEZ Frédérique, « La carte et le territoire de l’innovation publique : une exploration des démarches design », in Marcel GUENOUN et Nicolas MATYJASIK (eds.), En finir avec le New Public Management, Vincennes, IGPDE, coll.« Gestion publique », 2019, p. 211‑229.

COBLENCE Emmanuel et PALLEZ Frédérique, « Nouvelles formes d’innovation publique », Revue française de gestion, n°251-6, 30 octobre 2015, p. 97‑114.

DUBUISSON-QUELLIER Sophie, Gouverner les conduites, Paris, Presses de Sciences Po, 2016.

GELEDAN Fabien, « Spectres du léviathan : l’État à l’épreuve de la simplification administrative (2006-2015) », Revue francaise d’administration publique, no°157-1, 3 juin 2016, p. 33‑48.

GUNN Wendy, OTTO Ton et SMITH Rachel Charlotte (éds.), Design anthropology: theory and practice, London ; New York, Bloomsbury, 2013.

HUYGHE Pierre-Damien, À quoi tient le design. Sociétés, Services, Utilités, 1re éd., Saint-Vincent de Mercuze, De L’Incidence Éditeur, 2014.

IGA, IGF et IGAS, Bilan de la RGPP et conditions de réussite d’une nouvelle politique de réforme de l’État, IGA/IGF/IGAS, 2012.

LEFEBVRE Philippe, « Comment procèdent réellement les démarches de Design ? Le Double Diamant à l’épreuve. », Association Internationale de Recherche en Management Public (AIRMAP), Biarritz, 2018.

VIAL Stéphane, Le design, 2e édition., Paris, PUF, 2017.

Divers

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